Comment j’ai écrit une romance par accident

Comment j’ai écrit une romance par accident

Les Harlequinades étaient une constante pendant mon adolescence.
Au collège, j’échangeais des Nous Deux avec la secrétaire de l’école et des Harlequin en portugais avec la mère de mes voisins (ma mère était scandalisée, soit dit en passant).
Puis je suis partie vivre au Portugal et je devais traverser le Tage tous les jours pour aller au lycée. Et là, découverte ultime : les kiosques du port regorgeaient de romances que je dévorais avec la demi-heure de traversée en ferry le matin et la demi-heure de traversée le soir. Mes cousines ne cessaient de se moquer de moi. « Il faudrait que tu lises Camões et Eça de Queirós, au lieu de consommer des Júlia, des Bianca et des Sabrina ! » (Les noms des collections, c’est autre chose qu’Azur et Horizons en France.)
Puisque c’étaient quasiment mes seules lectures, j’étais énormément influencée et pendant quelques années, j’ai fait dans l’eau de rose le plus agressif. Mon tout premier roman (avec un début, un milieu et une fin), à l’âge de 16 ans, a été écrit dans un cahier A4 petits carreaux Clairefontaine et s’appelait Sang bleu. Ça racontait le mariage arrangé entre le prince des Asturies et la troisième fille du roi d’Angleterre, et comment ils tombaient amoureux après le mariage. (Tout le monde ensemble : « C’est mignon. »)

Du jour au lendemain, alors que je vivais déjà en France, mes goûts ont changé.
Avec mes études en psychologie clinique, j’ai plongé dans les traumatismes. Je dévorais tout ce qui était récit de destins extraordinaires de gens ordinaires, et je choisissais les plus durs : en Palestine, en Afghanistan, au Maroc, au Nigéria, en Éthiopie… Pourtant, de temps en temps, en traversant la gare de Montpellier pour rentrer chez moi, j’achetais un Horizons au Relay, de la même façon que j’achetais une Bianca en attendant mon ferry des années plus tôt. Mais ça ne m’allait plus. Ces histoires semblaient être faites dans des moules. Peu importait la collection, la langue ou l’auteur, toutes les histoires se ressemblaient. À l’époque, pour moi, toute la romance se résumait à ça. Je n’avais aucune idée qu’on pouvait faire autre chose de ce genre. Alors j’ai arrêté. Encore une fois.

lareellehauteur_petitLa vraie rupture s’est produite presque dix ans après Sang bleu : j’ai écrit mon premier roman où il n’y avait ni amour romantique, ni jeux de séduction, ni même un baiser. Le premier roman de ma nouvelle phase d’écriture était juste de la littérature générale/blanche/contemporaine. Et les romans suivants, que ce soit en contemporain, en fantastique ou en fantasy, ont repris le même schéma. Il peut y avoir de l’amour fraternel, de l’amour filial ou de l’amour amical. L’amour romantique ? Seulement si contrarié. Je voulais raconter ce qu’il se passait avant (avant de rencontrer une personne, rencontre qui aurait lieu après la fin du livre) ou ce qu’il se passait après (parce que c’est par la fin que tout commence). Le « courtship » comme l’a si bien décrit Jeanne dans son article, je ne voulais plus faire. Je suis allée d’un extrême à l’autre : je ne voulais plus de l’amour, j’avais envie de traumatisme, de secrets douloureux, de blessures et de cicatrices. Si 13 % de mes romans se terminent bien, 30 % se terminent mal, voire très mal. (Tout le reste se termine à peu près, cela dépend si on voit le verre à moitié vide ou moitié plein…) Une amie me dit souvent : « Je ne sais pas pourquoi j’aime tes histoires, elles sont tout le temps tristes… »
Mais si j’aime autant les traumatismes, c’est parce qu’il y a la possibilité de résilience. Et la résilience, pour moi, ne vient pas toujours avec l’amour romantique.

Lorsque j’ai commencé à écrire La Réelle Hauteur des Hommes, j’ai pris cette histoire comme toutes les autres que j’avais écrites depuis mon retournement de veste : Littlejohn était un héros traumatisé avec énormément de démons à exorciser. Je voulais raconter cet « exorcisme ». La Réelle Hauteur des Hommes était une nouvelle de 3 000 mots. Qui se terminait bien. (Alléluia !) Mais Littlejohn et Mel ne m’ont pas lâchée parce qu’ils estimaient que j’avais encore des choses à dire. Vous commencez à saisir le schéma ? La vraie histoire commençait après le « happy ever after » si cher à Jeanne. Alors j’ai continué. Parce que c’est après le « tomber amoureux » que viennent les misères du quotidien (je suis si romantique !). Je voulais que cette histoire se termine bien, non pas pour respecter un code, mais parce que mes personnages l’exigeaient. (Je voulais dire « le méritaient », mais tous les autres aussi, et ça voudrait dire que je suis vraiment vache avec mes créations…) (Je ne suis pas encore arrivée au stade de GRR Martin.)
J’ai fait lire mon roman tout chaud à des lectrices cobaye, dont Suzanne Roy, et ce sont elles qui m’ont dit que c’était une romance. Je vous laisse imaginer mon choc → o.O
Mon envie n’était pas de raconter une « courtship », mon envie était de raconter comment un homme brisé par la vie apprenait à s’en sortir (avec l’aide de la femme la plus patiente de l’histoire de l’univers).
Il se trouve que c’est une histoire d’amour.
Et il se trouve que ça se termine bien.

La novella de Jo Ann von Haff, La Réelle Hauteur des hommes, est disponible chez tous les revendeurs.

4 commentaires
  1. J’ai d’autant plus hâte de lire « La Réelle Hauteur des Hommes » car je sens que cette romance va dépasser les ficelles usuelles du genre et contenir un fond passionnant.
    Enfin, je te dirai quand j’aurai lu. 😉
    En attendant, c’est vraiment un chouette retour d’expérience que tu livres là, et ça me rassure, je n’étais pas la seule à piquer des romances quand j’étais petite (et à m’en être écartée par la suite). ^^

  2. comme roanne j’ai encore plus envie de lire ce livre après avoir lu ton article.
    il se rattache au genre de romance que j’adore lire. le fait que littlejohn soit un homme brisé me fait penser au personnage de gabriel dans broken wing que j’avais adoré (et le mot est faible).

    et puis les codes c’est bien pour savoir où on va, mais parfois il faut les dépasser pour prendre une direction nouvelle et inattendue. les chemins de traverse sont parfois très beaux.

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