Comment se faire éditer ? 1) L’édition à compte d’éditeur

Comment se faire éditer ? 1) L’édition à compte d’éditeur

Depuis que je m’intéresse à la question, je suis persuadée que se faire éditer est à la portée de chacun. Encore faut-il connaître les règles du jeu et les respecter… et déterminer ce que l’on entend exactement par « se faire éditer ».

Aujourd’hui, j’aimerais parler des différents types d’édition. Mais comme il me semble qu’il y a trop de choses à dire sur chacun, je vais commencer par me concentrer sur les types d’édition à compte d’éditeur (que nous pratiquons chez Laska).

Je vois souvent l’édition à compte d’éditeur considérée comme une sorte de label qualité, tandis que, de l’autre côté, l’édition à compte d’auteur est diabolisée (après avoir été soigneusement distinguée de l’autoédition — distinction qui me paraît pour le moins fumeuse, mais nous y reviendrons dans un prochain article). Il s’agit à mon sens d’une simplification fausse, qui nie la diversité des réalités que recouvre le « compte d’éditeur », autant que la diversité des motivations qui poussent un auteur à vouloir être publié.

Que signifie le « compte d’éditeur » ?

Le compte d’éditeur représente la pointe commerciale de l’iceberg de la publication.

Il s’agit, concrètement, d’une transaction dans laquelle l’auteur cède ses droits d’auteur sur une œuvre à l’éditeur, en échange du versement par ce dernier d’une portion déterminée des revenus tirés de l’exploitation commerciale de l’œuvre. Voilà ce que cela signifie. En tant qu’auteur, vous donnez à quelqu’un d’autre ce que vous possédez pour que cette personne puisse se faire de l’argent avec. Pas de quoi vous frotter les mains ! Dans l’esprit, c’est une formule qui a été imaginée par des éditeurs, certainement pas dans l’intérêt des auteurs.

Alors quel est l’intérêt des auteurs à se faire éditer à compte d’éditeur ?

Leur seul intérêt, c’est que l’éditeur sache son métier.

Le métier d’un éditeur à compte d’éditeur, c’est de vendre votre livre. Il ne vous verse peut-être qu’une portion des revenus tirés des ventes, mais si les ventes sont bonnes, ce sera toujours mieux que l’intégralité des revenus tirés de rien du tout, ou de pas grand-chose (si vous vous autoéditez, par exemple). Mais cela aussi, ce n’est que de la théorie. Comment savoir si les ventes seront bonnes, si cela vaut le coup pour vous de faire affaire avec tel ou tel éditeur ?

En quoi consiste, concrètement, le métier d’éditeur à compte d’éditeur ?

J’ai dit que c’était de vendre votre livre, mais évidemment, l’éditeur n’est pas lui-même un commercial. Il est le coordinateur des différentes tâches qui permettent l’exploitation du livre.

La première tâche est la sélection des manuscrits. Chez un éditeur à compte d’éditeur, celle-ci s’effectue donc selon des critères commerciaux. On effectue une projection des ventes, ainsi qu’une comparaison entre l’investissement et les profits escomptés. Ces deux choses sont bien différentes : en effet, sur un chiffre de vente égal, mettons 1000 exemplaires, les profits seront très différents selon le format choisi pour la publication (en général, plus le prix à la vente est bas, plus la marge de profit est faible). Si l’éditeur perçoit 20 % du prix HT du livre, il est évident qu’il ne gagnera pas autant sur une nouvelle numérique à 0,99 € que sur un roman grand format à 25 €.

Par définition, les profits sur la vente étant son seul revenu, l’éditeur à compte d’éditeur ne publie donc que des textes à potentiel commercial. D’où l’impossibilité de généraliser ce modèle à l’ensemble de l’édition, sous peine de devenir une société dont la culture serait régie entièrement et uniquement par la logique capitaliste.

Si le manuscrit ou la proposition est accepté-e par l’éditeur, on effectue ensuite des corrections, qui peuvent aller jusqu’à des modifications de fond. Les éditeurs n’ont pas tous la même politique à cet égard. Certains préfèrent n’accepter que des manuscrits qu’ils jugent prêts à être publiés, afin de minimiser les coûts de correction. D’autres vous demanderont de réécrire votre manuscrit afin d’augmenter son potentiel commercial et ainsi, maximiser le retour sur investissement.

Dans tous les cas, c’est l’éditeur seul qui juge de la nature et de l’étendue des corrections nécessaires. Votre voix est, en théorie, proportionnelle au montant financier que vous avez investi dans l’affaire : ici, zéro. Certains éditeurs estiment d’ailleurs qu’ils possèdent les droits de la copie corrigée de votre manuscrit, et vous ne pourrez pas la réutiliser même si vous récupérez par la suite vos droits d’auteur (vous devrez faire corriger à nouveau votre manuscrit à vos frais si vous voulez vous autoéditer, par exemple). Ce genre de chose est précisé dans le contrat.

Cela vaut également pour l’aspect marketing. Un éditeur qui connaît son métier sait comment présenter votre œuvre de façon à favoriser sa vente : cela inclut la couverture, le « quatrième de couverture », sa classification dans un genre (ou pas), etc. Dans ce domaine, bien plus encore que pour les corrections, vous n’avez à priori pas voix au chapitre, car vous n’êtes pas un partenaire financier (ni même, à priori, un partenaire professionel : votre métier se limite à écrire).

Enfin, un éditeur dispose d’un réseau de distribution et de diffusion qui assure la présence et la visibilité de votre livre là où les gens achètent des livres. C’est très important, parce que même si votre texte a été parfaitement corrigé et dispose de la plus belle couverture du monde, il ne sera pas acheté si personne ne le découvre et, à fortiori, ne le trouve. Il est à noter que la majorité des titres publiés à compte d’éditeur ne font l’objet d’aucune campagne de promotion (opération très coûteuse et réservée aux bestsellers). Leur seule présence en librairie leur assure des ventes honorables, et l’inverse est malheureusement vrai aussi.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est aussi le cas en numérique. Des auteurs autoédités répandent l’idée erronée qu’un titre a par définition peu de chances d’être repéré dans la masse, et qu’on ne pourrait donc couper à des opérations promotion et autres tactiques plus ingénieuses les unes que les autres. Mon expérience l’infirme. Si votre livre ne se vend pas, c’est probablement parce que la compétence d’éditeur n’est pas innée, ni forcément facile ou rapide à acquérir.

Quelles sont les différences entre édition papier et édition numérique ?

On trouve des éditeurs à compte d’éditeur autant chez les éditeurs papier que numériques. Pourtant, ces deux activités sont très différentes, et les marchés papier et numérique n’ont également rien à voir, du moins en 2013, en français.

Traditionnellement, l’édition à compte d’éditeur seule pouvait vous garantir des ventes et le moindre revenu, car l’édition papier coûte très cher et constitue un investissement qui dépasse le budget de la plupart des particuliers. Non seulement le tirage initial représente une dépense importante, mais la portion attribuée aux distributeur (chargé de la gestion des stocks et des flux financiers), diffuseur (chargé de la représentation des titres en librairie) et libraire en dur dépasse en principe la moitié du prix HT du livre. Il faut donc vendre d’autant plus pour espérer rentrer dans ses frais. D’où la tendance de l’édition papier à se concentrer sur une production « mainstream », susceptible d’intéresser le maximum de lecteurs.

À titre indicatif, voici comment se répartit le prix d’un livre papier hypothétiquement vendu à 10 € HT (source : rapport Gaymard du 10 mars 2009 ; vous trouverez d’autres chiffres un peu différents sur la toile) :
36 % au libraire – 3,60 €
12 % au distributeur – 1,20 €
8 % au diffuseur – 0,80 €
15 % à l’imprimeur – 1,50 €
21 % à l’éditeur – 2,10 €
8 % à l’auteur – 0,80 €

Au sujet des éditeurs « papier » à compte d’éditeur qui n’offrent que de l’impression à la demande : selon moi, cette forme de publication ne relève pas de l’expertise de l’éditeur. Elle est à la portée de n’importe qui et ne vous apportera pas de ventes importantes, étant donné que vous ne serez pas présent en librairie. Considérez cela éventuellement comme un complément au numérique, mais si vous voulez de vraies ventes papier, il va falloir vous assurer d’un tirage initial conséquent et d’un bon réseau de distribution-diffusion.

Contrairement à l’édition papier, l’édition numérique permet, de par ses coûts inférieurs, d’occuper des marchés de niche. Du reste, au vu de la croissance lente de la lecture numérique en français, on peut actuellement considérer l’ensemble de l’édition numérique comme une sorte de niche. Un livre papier qui se vend normalement, c’est un millier (Québec) à plusieurs milliers (France) d’exemplaires vendus. Un livre numérique qui se vend normalement dans le contexte francophone, c’est quelques centaines d’exemplaires vendus.

Ces chiffres sont évidemment grossiers, car ils diffèrent énormément d’un genre à l’autre. De plus, en papier comme en numérique, certains cas occupent les extrémités du spectre : beaucoup d’auteurs ne vendent que 500 exemplaires de leur premier roman papier, même chez un « gros » éditeur. Certains auteurs snobent l’édition numérique sur la base de préoccupations financières, alors que 500 ventes est un chiffre auxquels même les titres de Laska peuvent prétendre…

Cependant, le cœur du métier reste le même : sélection, correction, marketing, distribution ; quoique, les marchés étant différents, une expertise papier n’est pas toujours transposable à l’univers numérique, et vice versa. L’éditeur à compte d’éditeur n’est pas seulement une banque qui vous offre la capacité d’investissement (argent et temps) que vous ne possédez pas. En principe, il sait aussi comment disposer au mieux de son argent et de son temps, ce qui est rarement le cas d’une personne qui se lance à peine dans l’édition.

Voici comment se répartit le prix d’un livre numérique vendu par Laska à 5,99 $ HT (moins de 4,50 €) :
30 % au libraire/revendeur – 1,80 $
10 % au distributeur-diffuseur – 0,60 $
25 % à l’éditeur – 1,49 $
35 % à l’auteur – 2,10 $

Conclusion :

On ne saurait trop répéter que le compte d’éditeur ne convient pas à tout manuscrit ni à tout auteur. Il s’agit essentiellement d’une perte de contrôle sur votre œuvre et surtout, d’une entreprise commerciale, particulièrement pour l’édition papier. Vous devez être prêt-e à jouer le jeu, de la conception de votre manuscrit (ce que j’écris est-il assez vendeur selon les critères du marché auquel c’est destiné ?) à l’après-publication (l’éditeur s’attend-il à de l’auto-promotion de ma part ?). On pourra cependant noter que, pour avoir du succès en autoédition, les mêmes exigences sont de mise…

Certains éditeurs peuvent vous proposer un contrat d’édition à compte d’éditeur sans par ailleurs tirer l’ensemble de leurs revenus de cette activité, ou sans en tirer profit. C’est le cas d’éditeurs subventionnés, associatifs ou mixtes (qui font à la fois du compte d’éditeur et d’auteur). Comme toujours, cela a ses avantages et ses inconvénients : d’une part, vous pouvez peut-être compter sur une ligne éditoriale plus ouverte et plus souple, puisque moins commerciale. D’autre part, si l’éditeur n’arrive pas à vivre de son activité, y arriverez-vous grâce à eux ? (Étant donné que vos revenus respectifs sont des pourcentages des mêmes montants.)

Dans un futur article, nous parlerons plus précisément de la façon de choisir un éditeur.

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