Comment se faire éditer ? 2) L’édition à compte d’auteur

Comment se faire éditer ? 2) L’édition à compte d’auteur

Depuis que je m’intéresse à la question, je suis persuadée que se faire éditer est à la portée de chacun. Encore faut-il connaître les règles du jeu et les respecter… et déterminer ce que l’on entend exactement par « se faire éditer ».

Après avoir fait la part belle à l’édition à compte d’éditeur (ce que pratique Laska), tout un article ne sera pas de trop pour parler du controversé compte d’auteur et de l’autoédition. Le compte d’auteur est souvent dénoncé comme une arnaque ; il y a des vraies raisons à cela, mais aussi un certain aveuglement dans cette généralisation abusive. Après tout, l’autoédition n’est-elle pas la forme ultime de l’édition à compte d’auteur ?

Que signifie le « compte d’auteur » ?

Toute édition est dite à compte d’auteur si l’auteur de l’oeuvre est à l’origine de l’investissement financier qui la permet.

Contrairement au compte d’éditeur, où l’auteur cédait ses droits d’auteur en échange d’une contrepartie financière de la part de l’éditeur, ici, l’auteur conserve ses droits, mais doit contribuer à assurer l’exploitation commerciale de son œuvre. De ce fait, toute la dynamique est inversée : ce n’est pas l’éditeur qui choisit d’éditer ou non votre manuscrit, mais vous-même qui choisissez de le faire, et avec quel « éditeur », le cas échéant. Ce n’est plus l’éditeur qui a le dernier mot sur la façon de préparer votre manuscrit à la publication, de le markéter et de le vendre ; c’est l’auteur.

En quoi consiste, concrètement, le métier d’éditeur à compte d’auteur ?

Alors que l’éditeur à compte d’éditeur faisait ses profits sur la vente de livres, l’éditeur à compte d’auteur fait ses profits sur le processus d’édition lui-même. Dans le premier cas, les recettes proviennent des lecteurs ; dans le second, principalement des auteurs. Le travail d’un éditeur à compte d’auteur n’est pas de vendre vos livres, mais de se vendre à vous, auteur, comme solution d’édition pour vos manuscrits. C’est très différent !

Pour cette raison, certains considèrent que les éditeurs à compte d’auteur ne sont pas des éditeurs à proprement parler. Selon moi, on ne peut cependant empêcher une compagnie de se déclarer « éditeur » dès lors qu’elle a acquis le droit (y compris non-exclusif) d’éditer un manuscrit sous sa marque, et qu’elle participe à un certain nombre de décisions éditoriales. C’est cependant bien là que le bât blesse : en voulant se donner de la crédibilité en tant qu’éditeurs, de nombreuses compagnies s’arrogent des prérogatives qui n’ont pas lieu d’être dans du compte d’auteur.

Tout d’abord, aucun éditeur à compte d’auteur ne peut exiger un droit exclusif d’édition. Rappelez-vous : les éditeurs à compte d’éditeur le font en échange d’une contrepartie financière qu’ils versent à l’auteur. Mais si l’éditeur vous demande de l’argent, il n’a aucun levier pour vous demander aussi une licence exclusive d’édition !

Ensuite, certains éditeurs à compte d’auteur se targuent de ne pas publier « n’importe quoi », mais d’opérer une sélection parmi les manuscrits qu’ils reçoivent. Cette position peut dissimuler deux choses : la première, c’est que personne n’a envie de se donner la peine de publier quelque chose d’impubliable (truffé de fautes, sans queue ni tête…). Le but de l’éditeur à compte d’auteur est de vous facturer la correction à un prix compétitif tout en se faisant une marge dessus. Il n’a donc aucune raison de vouloir se lancer dans du coaching éditorial intensif ; moins cela lui coûte, mieux il se porte.

La seconde chose, c’est que ce genre d’allégation (« nous ne publions que les manuscrits que nous aimons » ou « qui correspondent à une ligne éditoriale bien définie ») n’engage pas à grand-chose. Dites à un auteur que son manuscrit est excellent, qu’il a été choisi au terme d’un strict processus de sélection, et comme le corbeau de la fable, il vous tombera dans les bras… Or l’auteur ne doit pas perdre de vue que dans le compte d’auteur, le client et l’investisseur, c’est lui. C’est donc lui aussi qui décide et qui choisit son éditeur, pas un soi-disant comité de lecture.

L’éditeur à compte d’auteur vous propose ensuite un ensemble de services d’édition qui équivalent à ce qu’un éditeur à compte d’éditeur ferait pour votre manuscrit, la volonté de vendre vos livres en moins. En effet, on peut corriger un manuscrit simplement pour le rendre conforme aux règles de la grammaire française… ou corriger un manuscrit pour le rendre conforme aux critères du marché dans lequel il est le plus susceptible de se vendre. On peut réaliser une couverture juste pour combler la nécessité d’en avoir une… ou bien connaître les couvertures qui font vendre dans un genre déterminé.

L’éditeur à compte d’auteur non seulement ne possède généralement pas l’expertise d’un éditeur à compte d’éditeur dans ces domaines, mais même s’ils la possédait, il ne pourrait en faire usage, puisque c’est vous, l’auteur, qui décidez en dernière instance à quel point vous voulez être corrigé, et quel type de couverture vous souhaitez. Dans les faits, c’est donc vous qui vous retrouvez dans la position de l’éditeur, à vous demander ce qui servirait le mieux votre manuscrit auprès des lecteurs. L’éditeur à compte d’auteur se contente d’exécuter vos desiderata. Il vous conseillera peut-être, mais pour les mêmes raisons intéressées qu’un vendeur vous conseillera sur ses différents produits…

On accuse parfois les éditeurs à compte d’auteur d’être une arnaque parce qu’ils pratiqueraient des prix exagérés. D’une part, cela me semble trahir une ignorance du coût réel de l’édition. De l’autre, c’est un jugement très subjectif, qui pourrait être porté contre n’importe qui se fait payer pour son travail.

L’édition est, comme tout milieu artistique, un milieu où les extrêmes se côtoient : à côté de célébrités payées à prix d’or, on trouve énormément d’aspirants prêts à effectuer le même travail (en théorie) gratuitement. Alors, c’est vrai, vous trouverez des personnes qui vous proposeront de corriger votre manuscrit ou de vous réaliser une couverture pour rien, ou pas grand-chose. Cependant, si l’éditeur à compte d’auteur est une vraie compagnie qui tourne, il est probable qu’elle paie des salaires à quelques correcteurs et graphistes qui vivent de cette activité, voire qu’elle loue des locaux. Les montants grimpent et s’ajoutent vite.

De plus, dans un marché d’offre et de demande, les choses ont le prix que les acheteurs sont prêts à payer pour elles. Un éditeur à compte d’auteur qui veut se développer dans la durée a, comme tout autre prestataire de service, intérêt à offrir un prix qui paraîtra satisfaisant au vu du service fourni, et vice versa.

Et l’autoédition dans tout ça ?

L’autoédition est la définition même du compte d’auteur : vous conservez vos droits, et l’investissement est le vôtre. Sauf qu’au lieu de passer par une compagnie qui vous éditera, c’est vous-mêmes qui allez directement vous éditer.

Cette fois, vous n’avez donc aucun droit, exclusif ou non-exclusif, à céder, et évidemment, personne d’autre que vous ne va sélectionner vos manuscrits. Vous êtes vraiment, complètement laissé-e à vous-même. Vous avez entièrement le contrôle… mais aussi toute la responsabilité. L’avantage d’un éditeur, même à compte d’auteur, était qu’il faisait le travail pour vous : il a son réseau de correcteurs, de graphistes, sa liste de numéros ISBN, son imprimeur (le cas échéant), son réseau de distribution et de mise en vente. Tout est prêt et bien huilé pour répondre à vos besoins.

En vous autoéditant, c’est vous qui allez devoir trouver vos collaborateurs, vous renseigner sur les différentes démarches légales et administratives à effectuer et, surtout, prendre le temps de faire tout cela. Pour certaines personnes, cela semblera faisable : si vous pouvez faire votre couverture vous-même, que vous avez des connaissances qui peuvent vous corriger à prix d’ami… Vous vous direz sans doute que le reste en vaut la peine. De plus, l’édition numérique et l’impression à la demande mettent aujourd’hui l’édition à la portée des particuliers.

En revanche, l’autoédition ne vous met pas à l’abri des « arnaques » (quelle que soit la définition que vous donnez à ce mot). Beaucoup d’auteurs autoédités sont prêt à de grandes dépenses contre la promesse de vendre quelques exemplaires de plus, et bon nombre d’entrepreneurs l’ont bien compris… Offres de publicité, conseil, plateformes au concept révolutionnaire qui ciblent les autoédités (et parfois les micro-éditeurs) poussent comme des champignons.

Le compte d’auteur est-il votre ticket vers la gloire et la richesse ?

Beaucoup d’auteurs autoédités semblent considérer l’autoédition comme substitut préférable à l’édition à compte d’éditeur.

Au contraire, je ne pense pas que l’autoédition soit la voie vers plus de revenus ou une meilleure carrière d’écrivain, par rapport à l’édition à compte d’éditeur. Mon raisonnement est très simple : un succès littéraire est fortement déterminé par la hauteur de l’investissement dont il fait l’objet. Vous croyiez que c’étaient les lecteurs qui faisaient les bestsellers ? Dans 98 % des cas, vous aviez tort : ce sont les éditeurs (à compte d’éditeur). Et pas n’importe quels éditeurs : ceux qui en ont les moyens.

À moins d’être vous-mêmes milliardaire, vous ne pouvez pas concurrencer le pouvoir de vente d’une méga-corporation. Or, si votre manuscrit a le potentiel d’un bestseller, croyez bien qu’une méga-corporation se fera un plaisir de mettre la main dessus. Mais surtout, vous devez comprendre que ce fameux « potentiel » n’est pas une donnée réelle. C’est une hypothèse ou un rêve ; une hypothèse qui ne peut être vérifiée, un rêve qui ne peut être réalisé, que grâce à beaucoup, beaucoup d’argent. Votre manuscrit en lui-même ne vaut pas cet argent ; vous n’êtes pas riche parce que vous en possédez les droits, et vous ne deviendrez pas riche en l’exploitant vous-même. Votre manuscrit ne vaut que le montant pour lequel il peut être acquis (par un éditeur qui en a les moyens), et vous ne deviendrez riche qu’en cédant vos droits, effectivement.

J’ai pris l’exemple extrême d’un bestseller, mais cela est vrai à toutes les échelles de vente. Paradoxalement, les auteurs autoédités qui souhaitent en faire leur carrière s’aperçoivent très vite que, pour tenter d’atteindre ce but, ils doivent à la fois reproduire ce qu’un éditeur à compte d’éditeur ferait pour eux gratuitement (et avec sans doute plus d’expérience à son actif), et se comporter eux-mêmes par rapport à leur travail comme s’ils voulaient dénicher le meilleur contrat à compte d’éditeur possible. Ils doivent entrer dans la logique commerciale : produire des écrits vendeurs et assumer la tâche de les vendre.

Or mon argument est le suivant : plus ce que vous écrivez est vendeur, meilleur sera le traitement que vous pourrez soutirer à un éditeur (à compte d’éditeur) et, dans chaque cas, certainement supérieur à ce que vous pourriez vous offrir à vous-mêmes. Si on ne vous propose que des contrats peu avantageux, ou pas de contrat du tout, prenez-le comme une indication des ventes (moyennes ou mauvaises) que vous pouvez espérer avec un tel manuscrit, même si vous vous chargez vous-même de son édition.

Évidemment, il existe des success stories chez les auteurs autoédités. Mais un contre-exemple ou une exception n’est pas une recette. Ces exceptions correspondent d’ailleurs à trois cas de figure bien précis. La majorité d’entre eux sont des vétérans de la plume qui ont fait leurs premières armes dans l’édition à compte d’éditeur. Même s’ils ont souvent des propos amers à son égard (à ne pas toujours prendre trop littéralement, car être un auteur « indépendant » et fier de l’être est en soi un gimmick qui sert à vendre), elle leur a procuré trois choses essentielles : une compréhension du monde de l’édition, l’expérience d’écrire pour un public, et un nom reconnu par les lecteurs.

Sans ces trois choses, percer dans l’autoédition devient beaucoup plus difficile et aléatoire. Restent alors deux possibilités : si le manuscrit a été refusé par les éditeurs ou fortement sous-estimé, il y a bien sûr toujours une chance pour que les éditeurs se trompent. Mais cette éventualité ne concerne qu’une minorité infime des manuscrits, et ne peut de toute façon être prouvée avant que le manuscrit ne soit effectivement édité.

Alternativement, le manuscrit n’a jamais été soumis à des éditeurs ; l’auteur se lance directement dans l’autoédition et touche le jackpot. Encore une fois, cela ne peut concerner qu’un tout petit nombre d’élus, et n’invalide pas le fait, expliqué plus haut, que le gros lot de l’autoédition sera toujours inférieur au gros lot de l’édition à compte d’éditeur.

J’ajoute enfin que si, dans le contexte anglo-saxon, le développement important du marché des ebooks permet à beaucoup d’autoédités en numérique de se satisfaire de leur sort, cela est encore loin d’être le cas chez nous. Le marché étant infiniment plus petit, les chiffres sont très inférieurs à tous les niveaux : nombre de ventes comme nombre d’auteurs à pouvoir y prétendre.

Conclusion :

L’intérêt de l’auteur à garder le contrôle sur son manuscrit ainsi que l’essentiel des bénéfices réalisés sur les ventes est évident. Pourtant, tout comme l’édition à compte d’éditeur, le compte d’auteur n’est pas une panacée ni une solution qui convient à tou-te-s. Et, de fait, beaucoup d’auteurs débutants se lancent dans le compte d’auteur (ou l’autoédition) sans en percevoir les pièges et les limites.

Selon moi, le compte d’auteur a du sens pour une édition à but non commercial. Je veux parler de tous les manuscrits qui n’entrent pas dans les critères vendeurs et mainstream des éditeurs à compte d’éditeur, mais que l’auteur souhaite malgré tout voir édités, pouvoir distribuer et faire lire à une minorité intéressée. Certaines personnes méprisent une telle démarche, car ils persistent à tort à vouloir prendre les éditeurs (à compte d’éditeur) pour les garants d’une qualité quelconque. Vous savez ce que j’en pense.

Si votre manuscrit n’est pas perçu comme ayant un potentiel de vente suffisant, aucun éditeur à compte d’éditeur n’y touchera, indépendamment de son intérêt ou de sa qualité par ailleurs. Vous n’aurez alors plus le choix, si vous voulez le sortir de votre tiroir, que de vous éditer à votre compte. C’est une initiative compréhensible et rationnelle. Par contre, si vous pensez pouvoir rivaliser avec des grands groupes d’édition sur leur propre terrain de jeu, alors repensez votre affaire !

Dans un prochain article, nous parlerons des critères concrets à prendre en compte lors de la recherche d’un éditeur (ou de la meilleure solution d’édition, pour vous).

3 commentaires
  1. Juste un petit mot pour dire que j’ai vraiment adoré ces deux articles sur les modes d’édition (je les ai fait suivre, d’ailleurs, à une autre auteur qui les a trouvé tout autant intéressants).
    Par ailleurs, j’ai lu la plupart des articles de ce blog et je les ai également beaucoup appréciés, notamment tous ceux qui traitent du regard éditorial des éditions Laska sur tout ce qui touche à l’écriture.
    On est habitué à avoir les regards des auteurs à ce sujet, sur le net. C’est donc particulièrement intéressant de le voir aborder selon un autre angle de vue, soit ici de l’éditeur.
    Merci !

  2. Très bon article sur ce sujet, présenté avec tout le discernement nécessaire, souvent absent dans d’autres descriptions.

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