Conflit externe et conflit interne

Conflit externe et conflit interne

La plupart des histoires d’amour réelles feraient de piètres romans. Non seulement nous sommes des personnes ordinaires avec des vies peu palpitantes (ce qui ne nous empêche pas de nous éclater dedans), mais force est de constater que plus tout se passe bien depuis le début dans un couple, plus sont hautes les chances que celui-ci dure. Or la raison pour laquelle tant de romances s’arrêtent après « je t’aime » ou après le mariage, c’est que le bonheur n’a pas d’histoire (apparemment, Balzac l’avait dit avant moi).

En passant, cela vaut aussi pour la caractérisation : si tous vos personnages sont sympathiques (ou du moins présentés d’une façon positive), le lecteur va s’ennuyer à mourir. Ainsi, la trame classique des rivaux ou ennemis qui deviennent amis perd toute saveur au-delà de ce dénouement. Cela explique pourquoi tant de suites sont des flops : introduire un nouveau méchant peut sembler répétitif et artificiel, mais ne pas le faire représente un échec assuré.

Si vous écrivez n’importe quel type de fiction commerciale, votre histoire doit présenter un conflit. Les débutant-e-s l’oublient parfois lorsqu’il s’agit de romance, car notre expérience autant que notre instinct tendent à opposer conflit et amour. Deux personnes qui tombent amoureuses, c’est deux personnes qui s’attirent, qui s’entendent, qui se comprennent et qui se rendent heureuses. Ça, c’est dans la vraie vie. Mais ça ne fait pas une romance. Une romance, c’est une histoire d’amour avec un conflit qui se termine bien.

En septembre de l’an dernier, je suis allée à Toronto assister à un atelier d’écriture donné par l’auteure de bestsellers Sabrina Jeffries (elle a aussi écrit sous les noms Deborah Martin et Deboarh Nicholas). Parmi les nombreux points qu’elle a abordés était la question du conflit. Elle distinguait entre conflit externe et conflit interne, une différence que je n’avais jamais pensé à faire, mais qui m’a immédiatement paru pertinente. L’idéal, en effet, est de mêler un élément de conflit externe à un élément de conflit interne ; c’est sans doute à ce prix que l’on peut écrire une romance de 380 pages sans longueur.

Conflit externe et conflit interne : de quoi s’agit-il ? En romance, vous l’aurez compris, le conflit est ce qui empêche les protagonistes d’être simplement ensemble et heureux dès leur première rencontre. Le conflit externe, comme son nom l’indique, tient à des circonstances extérieures à eux. Par exemple, dans une romance historique, le cliché veut que les personnages soient de milieux sociaux différents (voir Orgueil et Préjugés). Autres exemples : ils proviennent de clans/camps/familles ennemis (voir Roméo et Juliette, Le Cid) ou incompatibles (Le Roman de la momie).

Je ne donne que des exemples classiques pour illustrer les origines de tels schémas, mais ils se retrouvent évidemment tous dans un nombre incalculable de romances modernes. On peut aussi voir dans le récent succès de la bit lit et de la romance paranormale une tentative de retrouver l’interdit dans une société où la plupart des barrières sont tombées. À ce propos, la façon toute relative dont nous voyons désormais ces barrières imprègne en réalité toute la romance. D’où le « happy ever after », qui pour entretenir une certaine filiation avec la moralité des contes de fées, n’en a pas moins un sens radicalement différent.

Alors que la plupart des œuvres classiques s’appliquent à remettre chacun à sa place dans l’ordre donné par Dieu ou le roi (ainsi Cendrillon, dégradée à l’état de bonne à tout faire, retrouve à la fin le milieu dans lequel elle est née), ou encore critiquent son emprise par le biais de la tragédie, l’esprit moderne le traite d’emblée avec légèreté. L’histoire de la roturière qui ne peut épouser son aristocrate, ou d’une noire qui ne peut épouser un blanc, ne fonctionne plus que jusqu’à un certain point. Se soumettre à l’ordre des choses, à tout ordre dont l’histoire a montré la contingence, nous apparaît comme de la faiblesse et de l’obscurantisme ; c’est cela qui est l’opposé de l’amour.

En revanche, si nous ne croyons plus aux obstacles extérieurs, nous vivons avec un taux de divorce qui nous rappelle sans cesse les difficultés de fonder un couple heureux. Difficultés qui, par conséquent, ne peuvent venir que de nous-mêmes : vous avez votre conflit interne. Le conflit interne est ce qui, propre à la personnalité de nos protagonistes, les rend à priori si peu susceptibles d’entrer dans une relation durable l’un avec l’autre : refus de l’engagement, peur de la perte de contrôle, cynisme vis-à-vis de l’amour, méfiance à l’égard des hommes (ou des femmes), complexe d’infériorité…

Voilà pour les exemples et la typologie. Tout l’art d’écrire une bonne romance consiste évidemment à trouver ce point d’équilibre entre un conflit forcé, exagéré et peu crédible (vos personnages risquent de paraître antipathiques s’ils font trop d’histoires pour pas grand chose), et un conflit trop profond qui compromettra la crédibilité du HEA. Si vos protagonistes sont parfaits l’un pour l’autre dès le début, il n’y a pas d’histoire. S’ils n’ont rien en commun, alors que font-ils ensemble ? Pour les « trucs » qui peuvent aider à créer un conflit à la fois réel et surmontable, je me tournerais encore une fois vers l’une des grandes inspiratrices de la romance, Jane Austen, et son mythique Orgueil et Préjugés : malentendus et préjugés, tant qu’ils sont administrés à dose raisonnable, sont très, très pratiques !

5 commentaires
  1. Bonjour,

    C’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu votre article. Il se trouve que je viens de boucler le second volet de ma trilogie LE PELLETEUR DE NUAGES et que je ne sais trop dans quelle catégorie je pourrais classer ce type de roman qui contient à peu près tout ce dont vous faites état ici. Cela dit, je suis nouveau sur le site. Alors, je compte bien m’y retrouver à l’aise, à force de discussions et autres découvertes.

    N. B. Y a-t-il un moyen d’être averti par courriel des réponses qui font suite à mes commentaires ?

  2. Article très intéressant qui servira probablement à bon nombre d’entre nous.

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