Correction d’un extrait : Être différente et vivre

Correction d’un extrait : Être différente et vivre

Je remercie Dominic Fortin-Charland de s’être prêté au jeu que je lance aujourd’hui pour la première fois : la correction d’un extrait de texte en ligne. Cela a pour but de sensibiliser les auteurs à des fautes que l’on trouve parfois très souvent dans les manuscrits, afin qu’ils les évitent s’ils le peuvent. En même temps, c’est certes le métier de l’éditeur et du correcteur de purger un manuscrit de ces erreurs. Cet article peut donc également vous donner une idée de ce qui vous attend si vous vous faites éditer.

Étant donné que les extraits sont trop courts pour me le permettre, et qu’ils ne s’inscrivent du reste pas forcément dans un genre qui m’est familier, je n’effectuerai aucune correction d’ordre éditorial ou portant sur le fond. Je me contenterai d’une révision linguistique.

Voici tout d’abord le texte tel que je l’ai reçu :

Je suis à la remise des diplômes, dans ce lieu terne et limité qui fut autrefois mon école !
Je regarde les finissants serrer un par un la main du directeur en recevant leur dû et j’ai l’impression de fossiliser sur place ! Je peine à étouffer le petit pincement que j’ai au coeur.
Je suis fière d’eux, mais en même temps, ça me coupe l’appétit (ce qui relève pratiquement du domaine de l’impossible) ! Ils sourient pour cette attestation qui m’est totalement étrangère…
Je ne comprends pas ! Ce bout de papier ne fait que prouver un manque d’originalité, d’audace, qu’une capacité accrut à suivre le troupeau ! Vite vite, soumettons-nous à la masse, à quatre pattes, bien dociles, pour apprendre n’importe comment plein de matières décalées de la vraie vie !
Où se cachent les cours de cuisine, d’écologie, de participation citoyenne, d’entrepreneuriat, d’intimité, de sourires ?
Pourquoi apprenons-nous sans cesse les mêmes genres d’écriture, de manière aussi fermée, conditionnée ? La poésie doit toujours rimer et le théâtre doit rester théorique ? Sans parler de son petit frère, la scénarisation, qu’aucun professeur de français ne mentionnera jamais, oh ça non !
Ce serait tabou, bien trop concentré sur le dialogue, sur la communication ! Or, tout le monde sait que c’est mal de parler, que c’est marginal, que ça fait peur aux adultes !

Code couleur :

Orange : ponctuation
Vert : syntaxe des verbes
Rose : syntaxe générale
Bleu : participes passés
Mauve : prépositions
Doré : vocabulaire, expressions

 

Je suis à la remise des diplômes, dans ce lieu terne et limité qui fut autrefois mon école !

Premier problème qui me frappe : l’abondance des points d’exclamation dans tout le début (jusqu’à « troupeau »), qui ne me semblent pas du tout nécessaires ici. Je les enlèverais tous, sans exception.
Beaucoup d’auteurs pensent exprimer de l’émotion ou de l’intensité par les points d’exclamation. Or, la plupart du temps, cette émotion et cette intensité sont déjà exprimées par le choix des mots, la construction des phrases. Faites confiance à votre écriture. Par ailleurs, un point d’exclamation m’évoque davantage l’urgence, la panique, voire l’hystérie, que les émotions que les auteurs tentent généralement de véhiculer.
Attention : Certaines phrases sont en soi exclamatives, et le point d’exclamation devient alors en principe obligatoire. C’est le cas des onomatopées et exclamations (ah ! oh ! hé !), des phrases non interrogatives commençant par « Quel-le-s », « Comme » ou « Combien » et des phrases comportant les mots « tellement » ou « si » (adverbe).

Je regarde les finissants serrer un par un la main du directeur en recevant leur dû et j’ai l’impression de fossiliser sur place !

J’ajouterais une virgule avant « et », afin de rendre immédiatement clair que « et » coordonne ce qui suit avec « Je regarde », et non avec « recevant » ou « dû ».

« Fossiliser » est ce que l’on appelle un verbe uniquement transitif. Cela signifie qu’il se construit nécessairement avec un complément d’objet. Ici, on avait clairement besoin de la version pronominale, soit « de me fossiliser sur place ».

Je peine à étouffer le petit pincement que j’ai au coeur.
Je suis fière d’eux, mais en même temps, ça me coupe l’appétit (ce qui relève pratiquement du domaine de l’impossible) ! Ils sourient pour cette attestation qui m’est totalement étrangère…
Je ne comprends pas !

Ici, il y a une confusion : ce n’est pas, comme le dit la phrase, l’attestation qui est étrangère à la narratrice (sinon, elle ne pourrait l’analyser et la critiquer aussi précisément), mais le fait de se réjouir de la recevoir. Il faut donc reformuler.

Ce bout de papier ne fait que prouver un manque d’originalité, d’audace, qu’une capacité accrut à suivre le troupeau !

Le second « qu’ » est de trop. On pourrait le répéter si les deux « que » se raccrochaient au même niveau de la phrase, or ce n’est pas le cas ici : « Ce bout de papier ne fait qu’une capacité… » ne veut rien dire.

« accrut » : Les fautes de participes passés, j’en vois passer des tonnes. Pourtant, le truc que j’ai appris à l’école primaire marche encore très bien : mettez le participe au féminin, et écoutez la fin. Dit-on d’une chose qu’elle est « accrute » ? Non. On dit « accrue », cela signifie donc qu’il n’y a pas de consonne muette au masculin.

Vite vite, soumettons-nous à la masse, à quatre pattes, bien dociles, pour apprendre n’importe comment plein de matières décalées de la vraie vie !

Les mots répétés sont, par convention, séparés d’une virgule : « Vite, vite… » Contrairement à une croyance répandue, la virgule a bien un rôle grammatical, et n’indique que rarement une pause à l’oral.

On ne dit pas « décalé de », mais « décalé par rapport à » (sauf pour « décalé de 2 cm » ou « décalé de trois jours », évidemment). Cependant, cela devient peut-être un peu lourd ici ; on pourra préférer une expression différente.

Où se cachent les cours de cuisine, d’écologie, de participation citoyenne, d’entrepreneuriat, d’intimité, de sourires ?
Pourquoi apprenons-nous sans cesse les mêmes genres d’écriture, de manière aussi fermée, conditionnée ?

Je ne suis pas sûre de saisir le sens de « genres d’écriture ». Ça me paraît maladroitement dit.

La poésie doit toujours rimer et le théâtre doit rester théorique ?

Cette phrase possède un point d’interrogation, mais n’est pas à la forme interrogative. Il est vrai qu’à l’oral, on la néglige souvent quand on pose des questions, mais à l’écrit, où on n’a pas l’aide de l’intonation, on ne peut pas attendre la fin de la phrase pour signaler au lecteur qu’il fallait la lire comme une question (en espagnol, on s’épargne cette contrainte en annonçant d’emblée le type de phrase).

Sans parler de son petit frère, la scénarisation, qu’aucun professeur de français ne mentionnera jamais, oh ça non !

Il faudrait une virgule après « oh » et une autre après « ça », car il ne s’agit pas d’un enchaînement syntaxique nécessaire, mais au contraire de ruptures.

Ce serait tabou, bien trop concentré sur le dialogue, sur la communication ! Or, tout le monde sait que c’est mal de parler, que c’est marginal, que ça fait peur aux adultes !

Ici, les points d’exclamation se justifient davantage, même s’il n’est pas nécessaire d’en mettre tant. Plus on systématise un usage, plus on le banalise.

Il y a une confusion dans la première proposition : ce n’est pas de mentionner la scénarisation qui « serait » tabou, mais c’est la scénarisation elle-même qui, du fait d’être taboue, ne peut être mentionnée. Il faut donc employer l’indicatif et non le conditionnel, et peut-être choisir un sujet moins équivoque que « ce ».

« concentré » n’est pas approprié : « centré » tout court, peut-être.
« marginal » me paraît aussi mal choisi, car en contradiction avec « c’est mal » et « ça fait peur ». En effet, « marginal » signifie « de faible importance ». Cette phrase semble donc à la fois minimiser et mettre l’emphase sur la même chose…

Cet article reflète la façon dont je corrige, qui m’est évidemment personnelle. Le français et l’écrit ne sont pas des sciences exactes (et même les sciences exactes sont sujettes à débat parmi les spécialistes), et je ne prétends pas ici, pas plus que lorsque je corrige de vrais manuscrits, faire un travail sans faute. Les manuscrits que nous éditons chez Laska sont d’ailleurs au minimum entièrement relus et vérifiés après l’étape de correction à proprement parler.

Si vous souhaitez soumettre l’un de vos extraits, envoyez-moi un texte de 250 à 500 mots à info @ romancefr.com (sans les espaces, évidemment).

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