Correction d’un extrait : Quitte ou double

Correction d’un extrait : Quitte ou double

Notre deuxième extrait nous vient de Magena Suret. Pour rappel, cette expérience a pour objectif double de m’aider à recenser les corrections courantes que j’effectue sur les manuscrits (afin peut-être de publier un jour un guide à l’usage des auteurs), et de vous montrer à quoi vous vous exposez si vous vous faites un jour publier par Laska !

Je ne propose pas ici de correction d’ordre éditorial ou portant sur le fond (sauf incohérence évidente dans l’extrait même). Je m’attèle uniquement à ce que j’appelle la « révision linguistique ».

Voici tout d’abord le texte en entier (je ne reproduirai en dessous que les parties où des corrections s’imposent) :

Il se souvient des premières infidélités qu’il avait vécues comme de véritables trahisons. Trois années de relation et à peine une de vie commune qu’ils papillonnaient déjà à droite et à gauche. Matthias ignore encore lequel des deux a commencé ces tromperies et ne voit pas grand intérêt à le savoir. Toujours est-il que surprendre son amant dans les bras d’un autre l’avait blessé dans son amour-propre et peu lui importait à l’époque qu’il ait fait de même de son côté.
Les mois suivant cette découverte avaient été chaotiques, entre séparation et réconciliation. Aucun des deux ne souhaitait vraiment la fin de leur histoire, mais le chant des sirènes était irrésistible. Ils avaient fini par trouver un compromis. Aux yeux de leurs proches, ils étaient un couple en reconstruction ; la réalité était plus complexe et plus simple à la fois. Chacun avait repris un appartement, ils s’affichaient de nouveau ensemble, plus amoureux qu’avant et, pour leur entourage, c’était un soulagement. Puis il y avait les incartades autorisées, voire orchestrées parfois. Ils évitaient ainsi les affres de la solitude tout en profitant des joies du célibat.
Mais les règles ont rapidement évolué. Du faux flagrant délit d’adultère en faisant irruption dans la chambre quand les ébats venaient de se terminer, ils en sont parvenus au voyeurisme en se cachant dans la salle de bains avant l’arrivée de l’amant d’un soir. Cette complicité, bien que très moralement discutable, a été salutaire. Et le sexe entre eux qui suit ces coucheries est époustouflant.
* * *
Néanmoins, aujourd’hui marque une étape. Matthias inspire par le nez et souffle longuement, conscient que sa décision est déjà prise malgré ses doutes. Il libère les toilettes, puis se rend à l’ascenseur qui l’emmène à l’étage de Justin. Il a la main sur la poignée et son cœur semble vouloir quitter sa poitrine. Juste derrière cette porte, il sait que son amant a trouvé un autre homme d’accord pour partager leur lit le temps d’une soirée. Il ignore cependant s’il y a un protocole à suivre dans ce genre de situation. Vont-ils l’avoir attendu pour qu’ils fassent connaissance ? Va-t-il les trouver déjà nus ? Ou même en pleine action ?
Il a la réponse à ses questions en ouvrant la porte. Des gémissements parviennent de la chambre. Il sourit, Justin a toujours aimé exagérer son plaisir. Il ne s’agit pas de le simuler, mais son amant adore s’entendre — un aphrodisiaque avéré pour lui, un brin narcissique tout de même. Il se déleste de son sac, prend soin de verrouiller derrière lui, puis ôte ses chaussures et les balance contre le mur. Rester silencieux ne lui semble pas primordial ; pour une fois qu’il est vraiment attendu, il éprouve même un petit plaisir à laisser entendre qu’il est arrivé. Il traverse le salon et pousse le battant entrouvert.

Code couleur :

Orange : ponctuation
Vert : syntaxe des verbes
Rose : syntaxe générale

 

Il se souvient des premières infidélités qu’il avait vécues comme de véritables trahisons.

D’après ma compréhension du texte, il faut une virgule entre le pronom relatif et son antécédent. La virgule n’est ni optionnelle ni obligatoire devant un pronom relatif, elle dépend seulement du sens de la phrase. Sans virgule, la subordonnée relative définit l’antécédent ; avec virgule, elle le qualifie simplement. S’agit-il des premières infidélités dans l’absolu, et on précise qu’il les a vécues comme des trahisons ? Ou bien y avait-il eu des infidélités avant, mais celles-ci sont les premières qu’il a vécues comme des trahisons ?

Toujours est-il que surprendre son amant dans les bras d’un autre l’avait blessé dans son amour-propre et peu lui importait à l’époque qu’il ait fait de même de son côté.

Il faudrait une virgule devant le « et », parce que la phrase est longue, que les sujets ne sont pas les mêmes et que les deux verbes ne sont pas au même niveau (comme le seraient des actions successives ou des états simultanés, par exemple).
(Pour celles et ceux qui connaissent le russe ou le polonais, je mets en général une virgule lorsque « et » a le sens de a, et pas de virgule lorsqu’il a le sens de i ou и. La preuve qu’on a bien affaire à deux mots différents, quoiqu’ils soient exprimés en français par des homonymes.)

Les mois suivant cette découverte avaient été chaotiques, entre séparation et réconciliation. Aucun des deux ne souhaitait vraiment la fin de leur histoire, mais le chant des sirènes était irrésistible. Ils avaient fini par trouver un compromis. Aux yeux de leurs proches, ils étaient un couple en reconstruction ; la réalité était plus complexe et plus simple à la fois. Chacun avait repris un appartement, ils s’affichaient de nouveau ensemble, plus amoureux qu’avant et, pour leur entourage, c’était un soulagement.

Attention aux temps verbaux : on a une narration au présent, donc le passé doit être relaté au passé simple ou composé. On ne comprend pas l’utilisation du plus-que-parfait ici, d’autant qu’elle est limitée à ce paragraphe.

Je changerais également l’ordre des dernières phrases/propositions, en les reformulant un peu au besoin. Après « la réalité était… », on s’attend à une explication de ladite réalité. Or, à la place, on a simplement une phrase qui répète en précisant la teneur de la proposition précédente (« Aux yeux de leurs proches… »). Il y a comme un va-et-vient au niveau du propos qui laisse le lecteur un peu perdu.

Cette complicité, bien que très moralement discutable, a été salutaire.

Plutôt « moralement très discutable », car le « très » porte sur « discutable », et non sur « moralement ».

Juste derrière cette porte, il sait que son amant a trouvé un autre homme d’accord pour partager leur lit le temps d’une soirée.

Le complément circonstanciel (ici, « Juste derrière cette porte ») porte toujours sur un verbe. Or, cela n’a pas de sens de le rapporter à « il sait que » et, en supposant qu’on le déplace dans la phrase, ça n’en aurait pas davantage de l’attribuer à « a trouvé un autre homme » ou à « partager leur lit ». Aucune de ces actions n’a en effet lieu derrière la porte. La correction la plus simple serait de supprimer purement et simplement ce complément.

Il sourit, Justin a toujours aimé exagérer son plaisir.

La juxtaposition de propositions indépendantes par une virgule est une pratique que je déconseille en général, parce qu’elle est très mal maîtrisée par les auteurs. Ici, un point, deux points ou un point-virgule conviendraient mieux.
(Je vous renvoie à cette page Internet, qui explique en partie l’utilisation de la virgule pour juxtaposer des propositions.)

Il ne s’agit pas de le simuler, mais son amant adore s’entendre – un aphrodisiaque avéré pour lui, un brin narcissique tout de même. Il se déleste de son sac, prend soin de verrouiller derrière lui, puis ôte ses chaussures et les balance contre le mur.

Les pronoms se rapportent toujours au dernier sujet de même genre et nombre. Dans la deuxième phrase, « Il » se rapporte ainsi logiquement à « son amant » (Justin). Or, d’après le sens du texte, il me semble qu’on parle plutôt de Matthias.

Cet article reflète la façon dont je corrige, qui m’est évidemment personnelle. Le français et l’écrit ne sont pas des sciences exactes (et même les sciences exactes sont sujettes à débat parmi les spécialistes), et je ne prétends pas ici, pas plus que lorsque je corrige de vrais manuscrits, faire un travail sans faute. Les manuscrits que nous éditons chez Laska sont d’ailleurs au minimum entièrement relus et vérifiés après l’étape de révision linguistique.

Si vous souhaitez soumettre l’un de vos extraits, envoyez-moi un texte de 250 à 500 mots à info @ romancefr.com (sans les espaces, évidemment).

1 commentaire
  1. Je confirme que je trouve l’expérience intéressante !

    Je prends note de tes corrections et je vais tâcher d’appliquer ces conseils au reste du texte également.

    Merci encore^^.

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