De l’amour…

De l’amour…

Quand j’étais plus jeune, j’achetais mes livres dans un sous-sol d’église, sans connaître les auteurs ou les éditeurs. Je les choisissais en fouillant dans des boîtes ou sur des étagères, uniquement au titre, au résumé, à la couverture ou au prix. C’est ainsi que je suis devenue une mordue de lecture et que j’ai fait de belles découvertes. Entre les romans Harlequin de ma mère et les romans que j’achetais au hasard de mes périples dans les bazars, je lisais à peu près tout et n’importe quoi. Mais la romance… je la dévorais.

Chez nous, il y avait des lectrices de romance. De grandes lectrices. Trois ou quatre bouquins par jour, des boîtes et des boîtes passaient entre nos mains en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, puis le tout repartait ailleurs, chez une tante ou chez des amies de la famille. Nous en parlions : celui-ci, il est bien. Là, l’héroïne est tellement bête. Ah ! Tu vas voir le mâle, dans lui ! Autant d’histoires, un seul dénouement, et des tonnes de discussions entre filles.

Lors de mes études universitaires, je n’avais plus le temps de lire de la romance. Un soir où elle n’avait rien à lire, et peut-être parce qu’elle s’ennuyait de nos discussions, ma mère s’est risquée à me demander l’un des livres que j’avais à lire au programme. Comme ça, pour voir. Je crois que c’était La Religieuse de Diderot. Elle n’a pas aimé. Elle est restée sur sa faim. Elle a fait un autre essai (cette fois, je ne sais plus sur quel bouquin) pour arriver au même résultat. Le nez coincé dans mes études, j’en suis venue au constat réducteur que ma mère n’aimait que la romance.

Certes, c’était dans une période donnée. J’étais aux prises à devoir lire les classiques, à jouer aux intellectuelles qui n’aimaient que la grande littérature. La romance, c’était pour les petits joueurs, de la lecture de ménagère. Pour ma mère, quoi.

J’en étais même arrivée à croire que, si ma mère n’aimait pas d’autres types de romans, c’était parce qu’elle n’avait pas fait d’études. De la fierté ? De la prétention ? Des préjugés ? Ah oui. Certainement. Il faut dire que, dans ma famille, j’étais la première à aller à l’université. Tout le monde en faisait une affaire d’État. Tellement que j’ai fini par croire que c’était exceptionnel de faire des études et que tout ce que j’y apprenais était vrai.

En voilà, une belle erreur !

Les années ont passé. J’ai ravalé ma fierté et j’ai retrouvé mes racines. Ou peut-être qu’elles n’ont jamais été très loin. Quand je lis, je l’avoue, je cherche l’amour. Oui, partout. Même dans les histoires où il est peu probable. Parce que l’amour, on en a tous besoin. Il n’y a qu’à voir combien les gens célibataires aimeraient être en couple pour s’en rendre compte. Parce que l’amour, tout le monde peut le trouver. Pas seulement les princesses des contes de fée. Le voisin, la collègue de bureau, même une cousine arrive à l’avoir. Pourquoi pas moi ?

La romance, ça répond à un besoin. Ça permet aux gens de rêver. Ceux qui sont seuls autant que ceux qui sont en couple. Parce que la vie est parfois lourde à porter, il est bon de savoir qu’il arrive que les histoires se terminent bien.

Aujourd’hui, ma mère n’est plus là, quoique son portrait soit tout près de mon ordinateur. Il me plaît de laisser sa voix revenir dans mon esprit, d’imaginer une conversation imaginaire avec elle en lui parlant en silence d’un livre que j’ai lu et que j’ai aimé.

Quand je me suis mise à écrire, je suis naturellement allée vers la romance. Rien d’autre ne me vient en tête. Parfois, je me demande si l’histoire plairait à ma mère, si elle, qui n’a pas fait d’études, comprendrait facilement les mots que j’utilise, ou si mes héroïnes seraient assez fortes pour sortir des clichés usuels, car je me souviens à quel point elle détestait les idiotes.

Certains jours, j’ai l’impression d’avoir réussi…

Le premier roman de Suzanne Roy, Pour le meilleur et pour le pire, est disponible chez tous les revendeurs.

6 commentaires
  1. Je suis touchée par tes mots. ♥

  2. Un très beau témoignage avec des mots simples et émouvants.

  3. En lisant cet article, je me rends compte que nous avons de nombreux points communs. Moi aussi j’ai été la première à avoir fait des études dans ma famille et suis restée « le petit prodige ». Moi aussi ma mère lisait des romans d’amour, c’était une fan de Guy Des Cars, par exemple. Pour le reste, tout ce qui n’était pas réaliste, elle qualifiait ça de « bêtises » ! La SF par exemple, lui passait carrément au dessus de la tête. Et dernier point commun, moi aussi ma mère n’est plus de ce monde et toute ma vie elle m’a encouragée à devenir écrivain. Par contre, j’ai nourri très longtemps un certain mépris pour la littérature féminine. Je détestais l’idée qu’on puisse nous mettre dans une case, nous les filles, et une case rose en plus ! Je n’ai découvert la romance que très récemment et comme toi j’ai mis mes préjugés aux oubliettes ! Même les plus grands livres parlent d’amour, dans chaque chef d’oeuvre de la littérature il y a une histoire d’amour ! Je soupçonne même certains auteurs de se cacher derrière des sujets « nobles » pour raconter une histoire d’amour.

  4. Je rejoins également Manon. Un témoignage émouvant qui me touche car je retourve également des points communs. Sans doute parce qu’on est de la même génération. Moi aussi ma mère m’a fait découvrir le monde de la romance grâce au magazine « Nous deux ». Ensuite, moi je lui ai fait découvrir Harlequin. Et puis, je suis aussi la première à avoir fait des études. Pa

    • Oups! mes doigts ont dérapé sur le clavier (déformation professionnelle, j’ai mal chaussé mes lunettes et j’ai laissé des fautes de dyslexiques) et j’ai pas fini. Je voulais terminer en disant que, comme Suzanne, je cherche une histoire d’amour dans tout ce que je lis. Mais contrairement à Manon, je n’ai jamais eu honte/été ennuyée/mépriser d’être dans une case « rose ». Je préfère voir la vie en rose, c’est tellement plus agréable par les temps qui courent. Pour Suzanne, je voulais lui dire que je comprends tout à fait le sentiment qu’elle ressent en imaginant raconter un livre à sa mère. Je pense que si nos mères étaient toujours là, ce seraient elles qui nous auraient suscité une histoire d’amour à écrire…

  5. Très joli témoignage et tes mots nous touchent en plein coeur.

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