De l’édition – 1 : La sélection

De l'édition - 1 : La sélection

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’édition, telle que je la vois. Il circule énormément de rumeurs et de postures au sujet de l’édition, et c’est sur elles que je vais me concentrer, plutôt que de faire des procès d’intention à des personnes que je ne connais pas. Je m’efforcerai de discuter d’arguments et de propos sans les personnaliser, ni en inférer des comportements ou des compétences chez celles ou ceux qui les auront véhiculés. Commençons par celle qui a trait aux refus des maisons d’édition.

Il paraît que les manuscrits refusés par les éditeurs ne sont pas assez bons.

Sur ma planète, la fameuse sélection effectuée par les éditeurs est une question essentiellement financière. Ce que je veux dire, c’est que si les maisons d’édition se faisaient financer à la hauteur du nombre de leurs publications, un peu commes les hôpitaux se font financer à la hauteur du nombre de leurs interventions chirurgicales ou les universités à la hauteur du nombre de leurs étudiants, les éditeurs publieraient autant de manuscrits que possible. C’est une chose certaine.

Or dans la réalité, chaque choix de l’éditeur est dans un premier temps un investissement et non un gain. Un éditeur ne peut pas investir à tout va, mais seulement en fonction de son budget. Un petit éditeur publiera moins qu’un gros, et ce n’est pas parce qu’il est plus sélectif : c’est parce qu’il a moins d’argent. On refuse des manuscrits avant tout parce qu’on en reçoit plus qu’on ne peut se permettre d’en publier. La proportion manuscrits retenus / manuscrits reçus n’est rien d’autre que le reflet de la proportion budget / popularité.

En général, le budget et la popularité sont liés, voire proportionnels (on a du mal à imaginer un éditeur populaire auprès des auteurs, mais pas des lecteurs), ce qui explique que cette proportion ait une apparence relativement stable. Cela n’a cependant rien à voir avec le contenu des manuscrits. En général également, s’il y a une poussée très forte dans un certain genre, que l’intérêt des lecteurs et des auteurs dépasse la capacité d’une maison à éditer et à distribuer dans ce genre, on voit apparaître d’autres éditeurs concurrents, qui rééquilibrent à nouveau la proportion budget / popularité en injectant plus de budget global dans un domaine devenu très populaire.

Cette proportion n’est cependant pas entièrement stable, dans le sens où même une maison avec mille fois plus de budget qu’une plus petite ne publiera sans doute pas mille fois plus de titres que la plus petite. Peut-on par conséquent dire que plus un éditeur est populaire, plus il sélectionne sévèrement, d’où une qualité globalement plus haute, d’où sa popularité ? C’est vrai que cela a presque l’air crédible. Hélas, il y a encore une fois une explication bêtement économique à cela…

Puisque chaque investissement est un risque financier, et que ce risque est, tendanciellement, inversement proportionnel au montant de l’investissement (j’y reviendrai), un éditeur qui a la chance d’avoir un gros budget n’a aucun intérêt à multiplier et à intensifier ces risques. Il a au contraire intérêt à prendre le moins de risques (donc à faire le moins d’investissements) possible et à rendre chacun de ses investissements aussi peu risqué que possible. À dépenses égales, il a intérêt à miser sur une distribution et une promotion massives d’un nombre raisonnable de titres, plutôt que de publier énormément de titres sans pouvoir soutenir leur vente à l’arrière.

Le succès est un fait insaisissable, mais il n’y a pas à douter qu’un livre disponible partout et dont on entend beaucoup parler fera plus de ventes qu’un livre dont on ignorait sincèrement l’existence. Or pour bien distribuer et faire parler d’un livre, il faut de l’argent. Néanmoins, les petits éditeurs préfèrent généralement publier plusieurs titres qui resteront confidentiels qu’essayer de concurrencer les gros sur leurs terrains, car cela les condamnerait à ne publier qu’un titre toutes les quelques années… Le succès étant insaisissable, ce serait plutôt un mauvais pari. Et puis les petits éditeurs font cela par passion, et non dans l’espoir de l’improbable jackpot : c’est éditer qu’ils veulent, pas épargner.

Donc, si l’on en croit la rumeur citée plus haut, ce seraient finalement les plus passionnés, les moins intéressés par l’argent, qui seraient les moins sélectifs… qui seraient prêts à publier les « moins bons » manuscrits ? Je rappelle au passage qu’un éditeur très populaire reçoit près de 1000 fois plus de manuscrits qu’il n’en publie. Si votre proportion manuscrits retenus / manuscrits reçus se situe n’importe où en-deçà, vous êtes donc forcément « moins sélectif », d’un point de vue statistique. Mais d’un point de vue qualitatif ?

Maintenant, je vais vous parler de genre. La première raison pour laquelle un éditeur va refuser un manuscrit, c’est qu’il n’en a pas les moyens. La seconde, c’est que le manuscrit n’entre pas dans sa ligne éditoriale. Celle-ci peut être fourre-tout ou très spécifique ; ce sont souvent les petits éditeurs qui sont à ces deux extrêmes, les gros se situant généralement quelque part au milieu. Le choix d’une ligne éditoriale restreinte peut relever d’une pure passion, ou bien encore une fois, d’une contrainte économique. Je pense honnêtement que mal définir sa ligne éditoriale est une erreur, surtout pour un petit éditeur.

Si vous ne savez pas ce que vous publiez, sur quels critères allez-vous baser votre sélection ? Auprès de quel public allez-vous tenter de vous faire connaître ? Comment allez-vous vous décrire pour donner envie ? Pour moi, une maison d’édition qui publie « de tout », cela signifie : le meilleur comme le pire. Par précaution, je m’abstiendrai ; vous venez de me perdre comme cliente. Publier de tout non seulement instille un sentiment de doute et de confusion dans l’esprit du lecteur, mais est un frein à la constitution d’une base de clients fidèles.

Est-ce une façon de ratisser plus large au niveau des soumissions pour pouvoir être plus sélectif ? On en revient à cette question de sélection. Comme s’il existait une sorte de qualité objective indépendante des genres, des créneaux et des lignes éditoriales particuliers des éditeurs. Je ne le crois pas. Je crois qu’un éditeur doit assumer son identité et ne pas essayer de correspondre à d’autres critères que les siens propres. De toute façon, l’erreur est de penser que l’on peut s’affranchir de critères arbitraires et n’obéir qu’à des standards « universaux ». Il n’y a pas plus de standards universaux que de qualité objective.

Ou du moins, s’ils existent, ils ne sont pas du domaine du connaissable. Les éditeurs, en leur qualité d’humains, n’ont pas accès à « l’objectivité ». Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est prétendre s’approcher d’un équilibre, d’une correspondance, d’un lieu de résonance en somme entre leurs propres goûts et ceux du public. Cela n’a rien à voir avec le fait que les manuscrits soient « bons » ou pas assez (les goûts n’ont vraiment pas grand chose à voir avec la qualité). Si l’éditeur a les moyens de vous éditer et que votre manuscrit est dans l’esprit de ce qu’il cherche, alors je ne vois pas de raison additionnelle qui pourrait intervenir dans la sélection.

Un éditeur hyper populaire peut se permettre de fonctionner au coup de cœur, ce qui n’est finalement qu’une fantaisie et un confort : on pourrait aussi tirer à pile ou face. Manifestement, le souci principal est de trouver un moyen, n’importe lequel, de décider quels manuscrits seront publiés dans la trop longue liste des possibles. Mais dans quel paradigme un « coup de cœur » est-il la mesure d’une quelconque qualité objective ? N’est-il pas plutôt son antipode ? Si l’éditeur doit avoir une compétence en plus que le simple lecteur, ce n’est certainement pas d’avoir des coups de cœur (les lecteurs lambda aussi en ont), mais au contraire d’avoir une vision qui dépasse son propre nez pour se représenter les goûts des autres…

Si vous cherchez l’objectivité, ne vous fiez surtout pas à vos propres goûts. Ce qui ne signifie pas de prendre leur contre-pied ; seulement, par définition, vos goûts subjectifs n’ont rien d’objectif. Le travail d’un éditeur est donc, en partie, de savoir surmonter cette subjectivité : pas forcément pour plaire au plus grand nombre (tout dépend de sa ligne éditoriale), mais pour atteindre son public, qui peut très bien être un public minoritaire.

L’idée que les éditeurs devraient fonctionner uniquement au coup de cœur est, par conséquent, sans fondement et potentiellement narcissique… Qui cela intéresse-t-il de connaître les goûts des éditeurs ? Certes, on peut supposer qu’ils recouvrent au moins partiellement ceux de leur lectorat cible ; un éditeur passionné est un éditeur qui a l’occasion d’éditer ce qu’il aime. Cela dit, quand j’achète un livre, j’espère seulement qu’il va correspondre à mes goûts. Que voulez-vous que ça me fasse de savoir que l’éditeur l’a aimé, s’il ne me convainc pas, ou de savoir que ce n’est pas le préféré de l’éditeur, si c’est mon préféré à moi ?

À mon sens, un éditeur qui n’éditerait que ce qu’il ou elle aime serait soupçonnable d’un type d’égocentrisme qui n’a rien de pertinent ni de professionnel. Ou a-t-on oublié que le travail d’un éditeur vise d’abord la satisfaction des lecteurs et des auteurs, jamais la sienne ? Si les trois coïncident, c’est un coup de chance, mais comme ça ne peut être toujours le cas, il faut avoir des priorités claires : 1. Le public. 2. Les personnes qui travaillent avec et pour nous. 3. Nous-mêmes. L’édition est un travail d’abnégation et non de valorisation de soi.

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