De l’édition – 2 : La ligne éditoriale

De l'édition - 2 : La ligne éditoriale

Dans un billet précédent, consacré à la sélection, je défendais deux thèses. Selon la première, la raison principale pour laquelle un manuscrit est rejeté est que l’éditeur n’a pas les moyens financiers de l’éditer. La seconde abordait la question de la ligne éditoriale, rappelant qu’un éditeur professionnel n’édite pas ce qui lui plaît ou ce qu’il trouve bon (c’est à la fois trop subjectif et non pertinent), mais ce qui entre dans la ligne éditoriale de sa maison.

Si la maison d’édition publie des livres de cuisine et que l’éditeur reçoit le manuscrit de Harry Potter, même s’il le trouve génial et est persuadé que cela va faire un carton, il ne va pas pour autant l’accepter… Cela n’est pas son domaine d’expertise, à tous les niveaux possibles : corrections éditoriales, maquette, marketing, promotion, réseau, marché… Ce n’est pas parce que vous faites de la bonne crème glacée qu’un vendeur d’électroménager va accepter de la vendre à côté de ses aspirateurs et de ses fours ! L’équipement nécessaire n’est pas le même, la connaissance du produit n’est pas la même, la clientèle n’est pas la même, etc.

Cela, la plupart des gens commencent à le comprendre. Si vous écrivez des poèmes, ne l’envoyez pas une maison qui publie nouvelles et romans ; si vous écrivez des nouvelles et romans, ne l’envoyez pas à un éditeur de poésie. Cela reste assez basique, et surtout facilement généralisable à toutes les maisons d’édition. J’aimerais aujourd’hui décortiquer un certain discours que l’on entend parfois :

Les éditeurs publient toujours la même chose.
Les éditeurs préfèrent les œuvres formatées.
Les éditeurs tuent le style et l’originalité propres de l’auteur lors de leurs corrections.

Voyez-vous le rapport entre ces critiques et le concept de ligne éditoriale ? C’est le sujet de cet article. Pour expliquer aux gens la « ligne éditoriale », on a souvent recours à des exemples de formats ou de genres littéraires : nouvelles, romans, théâtre, poésie, littérature générale, policier, fantastique… Ces distinctions sont simples à saisir, comme je l’ai illustré plus tôt. Elles masquent cependant le fait que la plupart des lignes éditoriales vont au-delà de discriminations aussi formelles, et constituent davantage ce que j’ai appelé dans mon article précédent un « esprit ».

Ce que trop d’auteurs oublient, c’est qu’une maison d’édition, surtout lorsqu’elle est petite comme Laska, n’est pas une machine sans âme qui avale leurs manuscrits et les recrache sous forme de livre. La ligne éditoriale n’est pas qu’une question technique ou commerciale. Il faut au contraire penser à une maison d’édition comme à un projet global, comme à la mise en avant d’une vision de la littérature, de la création, de la société.

Au sein de ce grand projet qui a son propre esprit, sa propre visée et sa propre image, les œuvres publiées n’en sont que le vecteur concret, un peu comme des acteurs dans un film. Et s’il est légitime que les acteurs récoltent la gloire et la visibilité, au détriment souvent du scénariste, du réalisateur et du producteur, comme c’est le cas des livres et de leurs auteurs par rapport à l’éditeur, il n’empêche qu’un acteur de cinéma, tout irremplaçable et unique qu’il soit, n’existe pas sans le film qu’il joue. Bien sûr, la comparaison est imparfaite, et un auteur édité garde toujours plus d’autonomie qu’un acteur dirigé (en anglais, un réalisateur se dit « director »…).

Toutefois, il est essentiel que les auteurs gardent à l’esprit que lorsqu’ils cherchent à intégrer une maison d’édition, celle-ci n’est pas immédiatement mise au service de leur rêve, mais qu’ils pénètrent eux-mêmes dans le rêve de quelqu’un d’autre ; que la question qui se pose n’est pas uniquement « seront-ils suffisamment convaincus par mon talent ? », mais « ai-je une place dans leur projet ? » Si vous cherchez des personnes qui seront à votre service, qui ne vous demanderont jamais de faire ce que vous n’avez jamais fait ou ne voulez pas faire, vous devrez payer ces gens-là : on les appelle des prestataires de services, et ils transformeront votre manuscrit en livre sans rien vous demander d’autre.

Une autre erreur commune est de croire que la ligne éditoriale s’arrête à la sélection. Je l’ai dit : une maison d’édition est un projet, un but, un discours, une image, un univers. La sélection n’en est que la première étape. Si vous avez déjà postulé à des castings pour travailler avec une marque, un réalisateur, un artiste, vous ne vous imaginiez quand même pas qu’une fois sélectionné-e, vous alliez n’en faire qu’à votre tête et refuser toutes les suggestions qui vous seraient faites ! Si l’on veut vous maquiller, vous ne pouvez pas dire : « Non, pas de maquillage, ce n’est pas mon style. » Ce que vous pouvez faire, en revanche, c’est vous renseigner à l’avance sur que représente la marque et ce qu’elle attend de vous, et décider comme un-e grand-e si vous voulez travailler avec ou pas.

De même, la question n’est pas de savoir si les éditeurs préfèrent les textes formatés ou si leurs corrections résultent dans le formatage des textes, mais bien de savoir ce que vous (auteurs) voulez et si l’éditeur que vous démarchez, dont vous exigez le temps, l’attention, le travail et bientôt l’argent, veut la même chose que vous. Le problème des accusations que j’ai mis ci-dessus en citation n’est pas qu’elles sont fausses (bien qu’elles soient discutables) : c’est qu’elles rejettent toute la faute sur l’éditeur, alors qu’une relation se compose toujours de deux parties.

Les Éditions Laska ne se sont jamais cachées, par exemple (et elles en ont peut-être déjà payé le prix), de vouloir publier de la romance à potentiel commercial. C’est indiqué depuis le début dans notre Foire Aux Questions. Il n’y a pas de manière plus explicite de signifier que la possibilité de toucher un public large doit l’emporter sur un quelconque style littéraire qu’un auteur pense posséder ou vouloir démontrer. Il n’y a pas de raison et de tort, mais bien un choix délibéré de ligne éditoriale qui me pousse à corriger les textes reçus dans un sens qui, peut-être, les formate un peu. Le fait est que mes lecteurs ne vous liront pas pour votre style inimitable, vous pouvez en être sûr-e.

Aussi, si votre « style » prime à vos yeux sur tout le reste, je peux vous dire d’emblée que vous ne correspondez pas à la ligne éditoriale ni à l’esprit de Laska. Voilà, cela nous épargnera de futures peines de cœur. Cela dit, je voudrais quand même rendre hommage à toutes les auteures que je vais publier et qui n’ont pas ressenti mon travail comme une tentative de formatage : ne vous inquiétez pas, vous avez du style, et celui de chacune est unique ! Je suis, pour ma part, intimement convaincue qu’on ne peut changer ou dénaturer le style d’un auteur à moins de réécrire entièrement son histoire. En d’autres termes : si votre style est si mince qu’il est tout entier contenu dans les corrections d’un éditeur, vous souffrez plutôt de ne pas avoir de style… (Mais même l’absence de style est un style, non ?)

1 commentaire
  1. Il est évident que le travail doit être commun. Un auteur doit être prêt à effectuer quelques corrections si un éditeur souhaite le publier (à condition de ne pas dénaturer la trame). Je pense que tout auteur doit s’en douter. Il est compréhensible qu’un éditeur ne va pas publier un livre par pur altruisme, ou alors, peut-être une grande maison. Le comité de lecture ou un directeur aurait apprécié le tapuscrit et sa société ayant les reins solides pourrait se décider à le placer sur le marché. Cela doit exister, mais je le répète: pour une maison possédant une assise commerciale déjà bien établie.

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