Entretien avec Eve Terrellon

Entretien avec Eve Terrellon

JC : Comment es-tu venue à l’écriture ? Y a-t-il un évènement ou une rencontre littéraire marquante que tu y associes ?
ET : J’ai toujours aimé raconter des histoires. Toute petite déjà, je soûlais mes parents de mes récits imaginaires, peuplés de fées, d’animaux savants et de voyages extraordinaires. Ce devait être une vraie catastrophe pour eux que de vivre avec une pipelette pareille. Au point que ma mère m’a fortement encouragée à écrire, plutôt que de raconter. Je me suis prise au jeu, et depuis, ma vie a été émaillée d’écrits touchant des genres parfois très différents. Le tout réalisé dans un cadre de pur loisir. Les livres d’Alexandre Dumas et de Jules Vernes m’ont fortement inspirée dans ma jeunesse, mais je n’ai jamais fait de rencontre littéraire marquante à proprement parler. C’est peut-être ce qui m’a manqué pour m’inciter à me rapprocher plus tôt de l’édition.

JC : Comment t’es venue l’idée pour La Colline de l’oubli ?
ET : Il y a eu plusieurs déclics. Le premier, je le dois aux quelques personnes qui m’ont poussée à oser m’aventurer vers l’édition. Je l’ai fait en participant au concours de nouvelles de l’année dernière. Après cet essai, j’ai eu envie de voir si j’étais capable de proposer autre chose, de plus conséquent. L’appel à texte des Éditions Laska tombait au même moment, et il me tentait bien. Parmi les différents thèmes proposés, deux m’intéressaient plus particulièrement : la piraterie et le western. Or jusqu’à présent, je n’avais encore jamais rien écrit côté western. C’était l’occasion de tester mon imagination dans ce domaine. J’aime me lancer des défis, même si parfois, je le fais dans des situations où je devrais peut-être jouer la sécurité.
Comme je fais partie de cette génération d’enfants qui jouait aux cow-boys et aux Indiens, il était évident que je devais mêler les deux cultures. Au départ, je pensais écrire une romance parfaitement hétéro. Et puis, je me suis souvenue d’un livre que j’ai lu voilà longtemps, qui abordait la question des winktes, et du traitement qui leur a été réservé lorsque les blancs sont arrivés. Le souvenir de leur identité a été plus ou moins volontairement effacé de l’histoire de la culture amérindienne, et écrire dans ce registre m’a paru un excellent moyen de ramener cet élément vers la lumière. C’était également une manière d’explorer la façon dont il est possible de remettre en cause ses idéaux et les difficultés annexes qui en résultent.
À travers le travail que j’exerçais il y a quelques années, j’ai été amenée à juger de la nocivité des préjugés, notamment à l’encontre de personnes que l’on pourrait comparer à des winktes. En me souvenant de ces personnes, l’histoire de John et Chumani m’est alors tombée dessus sans que je la cherche vraiment. J’ai la chance de posséder une petite muse qui me souffle sans cesse de nouveaux scénarios, souvent issus de mes observations de la vie courante. Même lorsque j’écris du fantastique. Mais pour cette histoire en particulier, j’ai vraiment voulu essayer d’écrire quelque chose qui touche ceux qui auront la curiosité de la lire.

LaColline_petitJC : Au départ, tu m’as soumis ce texte en tant que romance M/M, mais cela m’a vite semblé en contradiction avec l’histoire et son message*. L’as-tu néanmoins écrit en pensant à un public orienté M/M, sachant que le public francophone de romance est encore assez divisé, entre ceux qui ne lisent que du M/M, et ceux qui refusent d’en lire ?
ET : L’histoire de John et Chumani est effectivement très particulière. Et elle m’a aussi posé un souci lorsqu’il a été question de la classer dans une catégorie. Pour moi, il est clair qu’elle déborde largement du cadre M/M tel que les lectrices de ce genre le conçoivent généralement. Néanmoins, pour la raison que tu mentionnes, il m’est apparu que je ne pouvais pas la soumettre directement en historique. Je sais que le public de romance francophone demeure très divisé concernant la lecture de romance M/M, et que ceux qui n’en lisent pas détestent parfois tomber dessus par surprise. Idem pour ceux qui en lisent, et qui ne s’attendent pas forcément à tomber sur des personnages aussi atypiques, enfin, un surtout. Or, il fallait bien que je la range d’un côté, ou d’un autre. Mon but n’est pas de forcer la lecture de qui que ce soit, mais de proposer une découverte que je qualifierai d’alternative. Parce que dans l’absolu, ce n’est ni une histoire M/M, ni une histoire hétéro. C’est les deux. Ce qu’il faut avant tout conserver à l’esprit, je crois que XenjaX l’a fort bien expliqué avant moi : c’est que l’amour et les sentiments se moquent des clivages.

JC : Même si toute l’histoire est vraiment centrée sur la relation entre John et Chumani, le contexte est à l’occasion relativement détaillé. As-tu dû faire des recherches ?
ET : Oui, j’ai beau avoir un petit bagage sur la culture amérindienne, pour moi ce n’est qu’un verni qu’il m’a fallu rafraîchir. Lorsque j’ai écrit cette histoire, je ne disposais malheureusement plus du temps nécessaire pour me rapprocher de certains fonds de bibliothèques. J’ai néanmoins eu la chance de trouver de très bons documents sur le net, notamment à travers deux ouvrages d’historiens particulièrement bien documentés, dont j’ai noté les références en complément de cette histoire. Les lecteurs qui seraient intéressés pour en apprendre davantage sur les winktes pourront donc s’y référer.

JC : Le récit est également narré par le héros, ce qui est plutôt inhabituel en romance. Pourquoi ce choix ?
ET : C’est un choix qui s’est imposé de lui-même, notamment à cause de la taille de l’appel à texte. Il me fallait être beaucoup plus concise que pour un roman, tout en essayant de traduire le maximum d’émotions. C’était aussi une façon de progresser dans l’histoire, puisque la relation de John à Chumani a ceci de particulier qu’elle est sujette à une énorme fracture. Me mettre dans la tête de John pour explorer la brutalité de ce qui va lui tomber dessus me permettait paradoxalement de jouer sur tous les aspects de cette relation hors norme.

* Note de l’éditrice : C’est après avoir accepté le manuscrit de La Colline de l’oubli que j’ai décidé d’ajouter à la collection Zénith les mentions « LGBT » (pour lesbien/gai/bi/trans) et « trans* » (l’astérisque tenant lieu de joker, comme en informatique, notamment pour transsexuel, transgenre et, en anglais, travesti). Pourtant, même cet élargissement me semble inadéquat, puisqu’il est généralement considéré qu’on ne peut qualifier de trans* qu’une personne qui se définit elle-même comme telle. Or dans la culture lakota, on ne parle pas de « transgenre » mais de « winkte » ou « deux-esprits ».

La première publication d’Eve Terrellon, La Colline de l’oubli, est disponible chez tous les revendeurs.

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