Entretien avec Richard Arlain

Entretien avec Richard Arlain

JC : Même si les statistiques exactes ne sont pas connues, on sait que les hommes sont très minoritaires parmi les lecteurs de romance. Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’y intéresser, peut-être de surmonter certains préjugés ?
RA : Ce qui m’a amené vers la romance, c’est le plaidoyer d’une blogueuse passionnée et convaincante. Elle parlait avec enthousiasme et ce qu’elle disait de la romance me montrait clairement ce que j’y trouverais : entre autres, un traitement sérieux, approfondi, de la relation amoureuse et de sa transformation en un engagement durable. En la lisant, je me suis rendu compte que c’était quelque chose que je cherchais inconsciemment depuis longtemps : les relations amoureuses sont très rarement bien traitées en fiction, et même quand elles sont développées, elles se terminent souvent mal. Qui ose encore parler de bonheur ?
Donc, j’ai essayé, grâce à des recommandations avisées. C’est très important, d’avoir un bon guide au début.
Ce que j’y ai trouvé m’a un tantinet surpris au début, mais c’est comme le poisson cru : quand on en a acquis le goût, on devient très gourmand. Je n’avais honnêtement aucune idée de ce qui m’attendait ; même les clichés sur la romance et les Harlequins, je ne les connaissais pas. J’ai trouvé d’excellentes histoires, souvent une qualité d’écriture impressionnante (en VO anglaise), et dans certains cas une très grande maturité. Ce qui m’a le plus agréablement surpris, en particulier chez certaines auteures (Courtney Milan, Suzanne Brockmann…), c’est le respect des lectrices, une volonté de se confronter à des thèmes durs et le refus de la facilité. Et je devrais mentionner le traitement du sexe, pas comme quelque chose d’embarrassant, de vulgaire ou d’inavouable, mais comme une chose belle et naturelle. Bref, j’ai trouvé une littérature qui me touchait, dont les valeurs m’intéressaient et me convenaient, et surtout, des lectures très fun.
Je ne veux pas idéaliser la romance, je lui trouve des défauts réels, mais en ce qui me concerne les qualités fréquentes dans ce genre l’emportent largement sur les déceptions. Pour revenir à la question d’origine, je n’ai certainement pas cherché à surmonter des préjugés. Je ne savais même pas que j’en avais : telle est la nature des préjugés. Non, la curiosité m’a attiré et le plaisir de la lecture m’a retenu.

JC : Et en tant qu’auteur homme, comment te sens-tu ? Éprouves-tu plus ou moins de pression que lorsque que tu écris dans d’autres genres ?
RA : Comme chantait Polnareff, « Je suis un homme, je suis un homme, quoi de plus naturel en somme… » Et alors ? J’attends les retours des lectrices pour voir si cela fait réellement une différence. J’en doute. Je me suis rendu compte que plusieurs écrivains de romance étaient bel et bien des hommes sous pseudonyme féminin, et cela n’a pas l’air de changer grand-chose à leur écriture : personne ne s’en rend compte avant qu’ils ne le révèlent.

Saga_petitJC : À la base, La Saga de Moira et Svein répondait à notre appel à textes « Vikings ». Pourquoi les avoir mis dans l’espace ?
RA : Cet appel à textes proposait quatre thèmes, tous m’embarrassaient parce qu’à mon avis ils demandaient des recherches approfondies pour leur rendre justice. J’ai lu assez de romance historique pour sentir le soin apporté par la plupart des auteures à la description du contexte. Or je suis paresseux. La solution s’est imposée d’elle-même : lire la page Wikipédia sur les Vikings, et embarquer mes personnages dans un gros vaisseau spatial dont tout le monde veut s’emparer. Alors voilà : des cow-boys et des Vikings, mais dans l’espace, et avec l’espéranto pour langue officielle !

JC : Quel a été le processus d’écriture de La Saga de Moira et Svein ?
RA : Linéaire : tout droit du premier chapitre à l’épilogue, chaque jour un peu d’écriture, et à la fin j’avais un roman.
L’avantage d’écrire une romance, c’est qu’on connaît déjà la fin. En écrivant, je vois assez bien où je vais, alors je jette des obstacles et des aléas sur le chemin jusqu’à ce que l’héroïne et le héros soient prêts à leur HEA et qu’il soit temps de tirer le rideau.

JC : Dans tes deux romances (La Saga de Moira et Svein et Les Maladroits), le héros acquiert un avantage sur ses camarades grâce à la maîtrise d’une langue étrangère. Faut-il y lire un message ? Quelle place occupent les langues vivantes dans ta vie ?
RA : Un message que je n’avais même pas remarqué, tellement l’importance des langues me semble évidente…
Les langues vivantes sont, pour moi, vivantes. J’ai appris l’anglais par impatience et par appétit : je n’étais pas capable d’attendre des traductions souvent décevantes, quand il y en avait. Donc j’ai appris sans m’en rendre compte, par envie, par plaisir.
Grâce à l’anglais, j’ai eu accès à un gigantesque vivier de culture, une culture du divertissement très active et capable de produire le meilleur. Livres, séries, comics, jeux vidéos… J’ai aussi eu la chance de rencontrer des opinions et des valeurs très différentes des miennes.
De plus, je me suis lassé de la littérature francophone contemporaine, qui ne me donnait tout simplement plus envie. À cause d’une longue tradition de génies et d’excellence (terminée depuis longtemps), la littérature doit justifier son existence par des ambitions littéraires… au détriment du plaisir de la lecture.
Le divertissement pour le simple plaisir du divertissement me semble déconsidéré en France. Où est le fun ?
Eh bien justement, c’est un mot anglais et le fun se trouve plus facilement dans la culture anglophone. Notamment, pour reprendre ce que je disais plus haut, dans la romance.

JC : Les Maladroits (sortie prévue en septembre) est une romance contemporaine avec du BDSM. Mais ça n’a pas grand-chose à voir avec Cinquante nuances de Grey… Est-ce que tu avais l’idée des Maladroits avant d’entendre parler de cette trilogie à succès, ou bien t’a-t-elle inspiré d’une certaine manière ?
RA : Non, E. L. James ne m’a pas inspiré. D’abord parce que je ne l’ai pas lue et que je ne me suis intéressé à son succès que comme phénomène d’édition (impossible de ne pas en entendre parler, par contre !). Ensuite parce que le BDSM est très, très vaste (en vérité, c’est un terme générique qui recouvre des pratiques très variées) et que Les Maladroits n’explore pas le même territoire que Cinquante nuances : ni cuir, ni fouet, ni fessée. Christian Grey montre à Ana sa fameuse « red room of pain » et lui fait signer un contrat. Simon initie Clarice aux Monty Pythons et l’emmène randonner dans les gorges de l’Aveyron. Chacun son style !

Le premier roman de Richard Arlain, La Saga de Moira et Svein, est disponible chez tous les revendeurs.

2 commentaires
  1. C’est fou comme je me suis retrouvée dans ton interview! Ta façon d’écrire, ton amour des langues vivantes (j’ai moi même réappris l’anglais et visionnant mes séries préférées en VO). Je vais de ce pas télécharger ton livre et tu peux compter sur moi pour lire le suivant ; )! Le fait que tu sois un homme n’est pas un handicap en soi pour écrire de la romance, de cela j’en suis certaine!

  2. Merci. La seule façon d’apprendre une langue, c’est de s’y plonger. Je connais d’autres personnes qui sont devenues anglophones parce que les séries mettaient trop longtemps à arriver. Il faut reconnaître que certains scénaristes américains savent rendre les fans accro ! Je dois de sacrés progrès à Joss Whedon.

    Bonne lecture !

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