Evasion(s) de la réalité

Evasion(s) de la réalité

J’ai trouvé cet article sur le blog d’Erin Satie, et il m’a frappé par sa profondeur et sa pertinence. Lire, c’est s’évader. Erin Satie éclaire les attentes que nous pouvons avoir vis-à-vis de nos lectures ; quelle évasion nous recherchons quand nous ouvrons un livre. Je la remercie de m’avoir autorisé à traduire et reposter son article ici. -RA

Il y a eu quelques discussions, à Romancelandia, à propos de l’évasion de la réalité. Je pense en particulier à l’article de Ruthie Knox sur Wonkomance, De l’Evasion de la Réalité en Romance Historique, où elle se demande si cette évasion est nécessaire à la romance, et au post invité de Cecilia Grant sur le blog d’Anna Cowan, Et Pourtant, Nous Tomberons Amoureuses, où elle reconnaît – pour mieux tendre un majeur dans sa direction – la notion que l’évasion de la réalité est incompatible avec le mérite littéraire.

J’ai aussi eu une conversation sur Twitter à propos des raisons pour lesquelles des lectrices voudraient s’évader de la réalité vers des scénarios horribles de relations destructrices. Sarah Mayberry a twitté que le scénario « un homme riche me rendra heureuse » la dérangeait – qu’elle voulait que ses « héroïnes soient aux commandes de leur propre bonheur et qu’elles aient leur propre pouvoir, pas qu’elles le trouvent par l’intermédiaire d’un homme ».

Et je me suis dit – oui, c’est une forme d’évasion de la réalité, mais c’en est une forme différente de celle dont Ruthie Knox parlait, et encore différente de celle dont Cecilia Grant parlait. Il m’est venu à l’esprit que l’évasion de la réalité est un terme parapluie, un genre avec de nombreuses espèces, et que si nous voulons avoir une discussion productive de cette évasion, nous devrions probablement passer quelques instants à nous demander ce que c’est.

Donc je vais commencer par énumérer les différentes formes d’évasion de la réalité. Pas une liste complète, mais la meilleure que je puisse dresser.

S’échapper dans un Monde Meilleur : un monde où les gentils gagnent toujours. Où la romance se termine toujours par un happily-ever-after (« et ils vécurent heureux » : la conclusion de toute romance, NdRA). Où le crime est toujours résolu, les vilains ont toujours ce qu’ils méritent, et l’ordre est affirmé et restauré.

Je pense que Ruthie Knox parlait de ce type d’évasion quand elle écrivait, « Je veux un peu d’anxiété, mais pas trop. Quelques larmes, mais pas trop. Un peu de dure réalité dans le contexte historique, mais pas au point que je me retrouve déprimée à ressasser les aspects révoltants du passé. »

Dans ce monde meilleur de fiction, nous nous attendons à trouver du chagrin, des bouleversements et des souffrances – mais pas trop (quoique, bien sûr, différentes écrivaines et lectrices définissent « trop » de façon très différente).

S’échapper dans un Monde qui Pourrait et Devrait Exister : C’est ce à quoi Sarah Mayberry m’a fait penser. Cette évasion de la réalité est comme un appartement-témoin, ou une vision artistique d’un développement communautaire. « Voilà ce que nous pouvons faire », nous dit cette évasion. « Voilà comment je propose de gérer ce problème potentiel, et celui-ci ». En romance, je pense que cela signifie d’exposer un couple à des difficultés susceptibles de briser une relation, des difficultés qui existent dans la vraie vie (objectifs de carrière incompatibles, travail et famille, circonstances familiales difficiles), et de proposer une résolution positive.

Cela signifie aussi des choses comme des relations entre sexe progressistes, un fort respect mutuel au sein d’un couple, une division équitable des corvées domestiques, etc. Et les solutions sont peut-être bonnes, mais elles sont rarement faciles – le compromis est la clef d’une résolution heureuse.

S’échapper dans un Monde Meilleur, par opposition à S’échapper dans un Monde qui Pourrait et Devrait Exister
S’échapper dans un monde meilleur est impossible, parce que nous ne vivrons jamais dans un monde où les gentils gagnent toujours et les crimes sont toujours résolus. Nous n’aurons jamais une réalité où nous pouvons compter sur une conclusion satisfaisante à nos plus grandes difficultés.

S’échapper dans un monde qui pourrait et devrait exister est possible, parce que cela ne demande aux individus (réels, fictifs) que de faire appel au meilleur d’eux-mêmes et de faire les bons choix dans un monde généralement mal fichu. Cette évasion dit, de façon amusante et drôle et qui réchauffe le cœur : nos efforts rendent le monde meilleur. Certaines personnes sont bonnes : trouvez-les. Et quand vous les aurez trouvées, ne les perdez pas de vue.

Échapper à ses Fardeaux : je pense que c’est le genre d’évasion la plus souvent utilisée pour dénigrer la romance en tant que genre. C’est le milliardaire qui ravit une héroïne ordinaire. Le garde du corps qui s’avance pour combattre les démons de l’héroïne. Le cowboy qui sait exactement comment sauver le ranch de l’héroïne, le playboy qui découvre qu’il ne désire rien davantage que d’être un père aimant et dévoué.

Ce sont les livres qui disent : êtes-vous terrifiée par des difficultés financières, tourmentée par l’envie, psychiquement vidée, épuisée ? Allez, laissez-vous emporter par une histoire où tous ces fardeaux que vous portez, qui rendent chaque jour difficile, disparaissent.

Ce ne sont pas des histoires vraies. Elles sont probablement exactement aussi impossibles que nécessaires à leurs lectrices.

Échapper à ses fardeaux pourrait bien être la forme la plus utile d’évasion de la réalité, parce qu’elle a une utilité pratique immédiate. C’est une évasion qui sert de répit – comme l’écrivait Cecilia, « une sorte de refus de regarder, ou une retraite temporaire, des conditions ou des réalités trop douloureuses pour être supportées tout le temps ». Une évasion qui sert de temps mort, de bulle d’oxygène, de pause. Le temps de se préparer au prochain round. Ou l’alternative : un aveu de défaite. Une cachette, une forteresse cernée de murailles, un mécanisme de défense.

On ne peut pas échapper à certains fardeaux. La vie est, pour tout le monde, assez souvent douloureuse. J’ai beaucoup d’empathie pour l’évasion de ses fardeaux parce que je pense qu’elle vise directement ces inquiétudes lancinantes, handicapantes qui ne s’arrêteront jamais, qui ne peuvent être que supportées. Grant l’a dit avec plus d’élégance : « Je trouve plus intéressant, plus gratifiant, de penser à la romance comme à une réponse sans résignation à ces circonstances et à ces réalités. Une confrontation. Une petite chandelle insoumise brandie contre les ténèbres, un majeur tendu en face du désespoir existentiel ».

Échapper aux Conséquences : Si l’évasion de ses fardeaux consiste à échapper aux circonstances dont nous avons souvent l’impression qu’elles échappent à notre contrôle, l’évasion de ses responsabilités consiste à éviter ses responsabilités personnelles. Échapper au châtiment, échapper au rejet, échapper à l’ostracisme.

Les protagonistes de ces histoires prennent consciemment des décisions contraires à l’éthique, mais en évitent le contrecoup, que souvent ils craignent désespérément. Ils trichent et ils reçoivent quand même leur happily-ever-after. Ils volent et ils gardent le butin. Ils trahissent ceux qu’ils aiment et on leur pardonne, sans qu’ils aient à s’acquitter de pénitence significative. Ces personnages peuvent se comporter de façon irresponsable et pourtant tirer leur épingle du jeu, sans avoir à modifier leurs mauvaises habitudes ; ils peuvent s’exposer à des risques terribles et s’en sortir sans une égratignure.

Échapper aux Conséquences, par opposition à Échapper à ses Fardeaux
Si l’évasion de ses fardeaux fait lever les yeux au ciel, l’évasion aux conséquences tend à susciter la colère. Je n’ai probablement pas besoin d’expliquer pourquoi. Si ces histoires étaient censées illustrer une leçon, ou servir de paraboles de self-help (genre de littérature visant à s’améliorer soi-même, NdRA), elles échoueraient de façon spectaculaire.

Je ne peux pas dire que l’évasion aux conséquences soit ma saveur préférée d’évasion de la réalité, et je crois qu’elle est problématique d’un point de vue purement technique – comment écrire un bon roman sans conséquences ? Si l’un des premiers éléments de jargon que n’importe quel écrivain de romance ajoute à son vocabulaire est « black moment » (un moment de crise, de découragement et de désespoir complet pour le protagoniste, NdRA), c’est qu’il y a une bonne raison – mais en tant que fantasme, j’ai beaucoup de sympathie pour cette évasion. La plupart des gens font deux ou trois choix vraiment très mauvais dans leurs vies. Et il y a peu de réalités plus douloureuses et humiliantes que d’assumer ces erreurs et de les dépasser.

S’échapper Dans une Pure Chimère : Parfois nous nous échappons pour le plaisir. Pour régaler l’imagination. C’est la Carte du Maraudeur dans Harry Potter, les rivières de chocolat dans Charlie et la Chocolaterie, les vélos migrateurs dans The Girl Who Circumnavigated Fairyland in a Ship of Her Own Making, de Catherynne Valente.

En romance, c’est la nuit magique. Danser au bal dans une robe parfaite. Du sexe qui est toujours extraordinaire et des orgasmes qui ne sont ni difficiles à obtenir, ni une obligation.

Oh – et des abdos. Plein, plein d’abdos.

S’échapper dans une Réalité Accrue : celle-là aurait besoin d’être divisée en multiples catégories, mais il y en aurait trop. J’associe ce type d’évasion, en premier lieu, à la science-fiction et à la fantasy. Et cela signifie que bien de l’encre réelle et virtuelle a déjà été versée sur le sujet, à explorer des profondeurs et à offrir une expertise que je n’ai pas.

Une réalité accrue peut beaucoup ressembler à la nôtre, ou elle peut posséder ses propres règles – des dragons, des vaisseaux spatiaux, etc – qui permettent aux personnages de faire des choses comme interagir directement avec des métaphores (la magie en tant que pouvoir, par exemple) ou des idées (des croyances politiques symbolisées par des empires de fantasy et opposées les unes aux autres). Elle peut être complexe (pensez à George R. R. Martin) ou très simple (le bien contre le mal, chacun clairement identifié et sans nuances).

Mais dans le contexte de la romance, je crois que la catégorie pertinente est : s’échapper dans un monde d’extrêmes. Je pense qu’il est très facile de confondre des émotions extrêmes avec des émotions plus importantes, des émotions plus authentiques, des émotions supérieures d’une façon ou d’une autre. Plus, c’est mieux. Le drama est intéressant. Le spectacle a sa propre valeur.

Nous voyons des romans dont les protagonistes incarnent des vertus romantiques d’une façon extrême, malsaine, des vertus qui dégénèrent en maladie. Une dévotion obsessive, gratuite, qui vire au harcèlement. Un amour inconditionnel qui est prouvé, encore et encore, quand les protagonistes pardonnent l’impardonnable.

À l’évidence, je suis ambivalente à propos de l’évasion dans un monde d’extrêmes. Sans doute que je n’ai pas encore trouvé comment le digérer.

Et la Romance ?

Je crois que plus nous étudions et comprenons l’évasion de la réalité, mieux nous comprenons la romance en tant que genre.

La seule évasion que la romance doit nous offrir est une évasion dans un monde meilleur – la garantie d’une résolution satisfaisante à l’intrigue romantique principale. Les intrigues secondaires sont exemptes de cette obligation, et je pense que l’une des possibilités du genre est d’offrir aux lectrices un happily-ever-after tout en se dispensant des autres attentes. L’amour peut déranger l’ordre plutôt que le restaurer, par exemple.

L’évasion de la réalité peut être panachée et mélangée. Elle peut apparaître sous une seule forme, ou de concert. Nous le savons déjà. Nos protagonistes peuvent être imparfaits. Ils peuvent faire de mauvais choix. Ils pourraient même subir des conséquences affreuses à cause de ces choix. Le bonheur n’a pas à signifier un soulagement de circonstances difficiles.

La précision est le pouvoir.

J’aime réfléchir au pourquoi également. Pourquoi écrire une évasion de la réalité, pourquoi en savourer une. Y a-t-il une différence entre une évasion à ses fardeaux qui n’apporte aucune réflexion – Le beau Duc va m’épouser ! Je vivrai dans un palais et je porterai des robes magnifiques et j’aurai des relations sexuelles tout le temps et je n’aurai plus jamais à travailler ! – et une évasion à ses fardeaux qui est explicitement fabriquée comme « un majeur tendu en face du désespoir existentiel » ? Je soupçonne que la réponse est oui.

Chaque évasion de la réalité peut être élevée à ce niveau de mérite. Elles ne devraient pas avoir à l’être — mais la possibilité est excitante.

Le roman de Richard Arlain, La Saga de Moira et Svein, est disponible chez tous les revendeurs.

1 commentaire
  1. Plus je pense à cet article, moins je suis d’accord avec. C’est un bon point de départ pour une réflexion, mais je le trouve assez « sloppy » comparé à la subtilité du sujet qu’il prétend aborder.

    Tout d’abord, je vois une contradiction entre son « monde où les gentils gagnent toujours » et son « échapper au conséquences ». Les deux, soi-disant, sont des fantasmes. Or c’est soit l’un, soit l’autre. Nul besoin d’être épicurien et de croire que conséquence = moralité = justice pour voir qu’un monde où les gentils ne gagnent pas toujours (version 1 : le monde réel) est un monde où l’on échappe aux conséquences de ses actes/erreurs. Inversement, si dans la vraie vie, on ne pouvait échapper au châtiment/à ses responsabilités (version 2), alors les méchants seraient toujours pris et les gentils gagneraient toujours. On peut défendre l’une ou l’autre théorie, mais certainement pas les deux en même temps.

    Ensuite, sa citation de Sarah Mayberry m’est sympathique, je me retrouve dedans. Mais pas du tout dans l’interprétation qu’elle en fait. Un « monde qui pourrait et devrait être ». Cela revient à dire un « monde qui n’est pas » (pourtant, elle ajoute juste après que ce monde est possible… seconde contradiction). Je ne peux, pour ma part, m’empêcher de penser à ce que Francis Ponge écrivait à la fin du Parti pris des choses, à savoir que l’art ne devrait pas représenter le monde tel qu’il est, mais le monde tel qu’il devrait être. Mais il était communiste, et je ne le suis pas.

    Pour moi, l’art ne doit pas être utopique, mais au contraire, consolateur. Les personnes qui pensent en termes d’escapism se disent : la réalité est laide, pour montrer du beau, il faut s’en échapper. Je ne suis pas d’accord. C’est justement la tâche de l’artiste de révéler le beau dans la réalité telle qu’elle est.

    L’art conçu ainsi (comme je le fais) paraît donc conservateur. C’était là l’objection de Platon, et la raison pour laquelle il voulait chasser les artistes hors de la cité : les artistes imitent imparfaitement la réalité imparfaite, il y a donc double imperfection. Je ne suis pas d’accord avec Platon, parce qu’il me semble que s’il n’y avait pas, dans la grotte elle-même, des signes pointant vers le monde extérieur, alors les habitants de la grotte ne sauraient jamais qu’il existe. Le monde extérieur est donc forcément apparent dans la grotte même (on pourrait même défendre que c’est là sa seule existence). Alors pourquoi aurait-on besoin de s’évader de la grotte (je traduis : de la réalité) pour connaître le monde extérieur (la vérité, la perfection, l’Un, peu importe) ? Je pense qu’on n’en a pas besoin.

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