La romance : entre sexisme et féminisme

La romance : entre sexisme et féminisme

Le refrain selon lequel la romance serait misogyne est bien connu. Or, ces dernières années, on entend aussi de plus en plus dire que la romance serait féministe, ou du moins qu’elle s’accorderait avec une sensibilité féministe. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Comment expliquer que des chrétiens reprochent à la romance d’apprendre aux femmes à en vouloir trop, tandis que des féministes lui reprochent de leur apprendre à ne pas en vouloir assez ?

Tout d’abord, on peut s’étonner de cette propension à juger tout un genre d’un seul bloc. Avez-vous souvent entendu le polar ou la fantasy en tant que genres être accusés d’être misogynes ou d’avoir un agenda politique quelconque ? On peut le dire d’une œuvre, mais rarement l’utiliser comme argument pour discréditer l’intégralité du genre. La plupart du temps, il semble clair pour tout le monde que chaque genre abrite de tout, que s’y croisent des auteurs aux affinités idéologiques variées. Bien évidemment, c’est aussi le cas en romance, et une connaissance quelque peu étendue du genre, qui fait trop souvent défaut à ses détracteurs, suffirait à en convaincre n’importe qui.

Quand Nora Roberts, alias J. D. Robb, met en scène une société américaine futuriste où les armes à feu ont été interdites, et que son héroïne se félicite de la diminution de morts par balle que cette loi a entraîné, on sait de quel bord l’auteure se trouve ! Idem lorsque Judith McNaught nous explique un mariage raté par le fait que la femme, qui restait au foyer, ne s’occupait pas des tâches ménagères, obligeant son pauvre mari à se débrouiller seul

La vérité, c’est que la romance mainstream est à l’image de la société mainstream : plutôt modérée, à gauche comme à droite. Ce qui n’empêche pas ses représentantes de prendre position ! Il n’est pas rare d’entendre des auteures et des lectrices de romance s’exprimer en faveur des droits des femmes (notamment à l’avortement), contre les lois restreignant la liberté sur le web (mouvement anti-SOPA/ACTA aux États-Unis), contre les discriminations éditoriales dont est victime la romance LGBT, etc.

Alors pourquoi la romance est-elle traitée différemment des autres genres ? Il semblerait que son thème apparaisse spontanément comme plus connoté. Parler d’amour, de la relation entre un homme et une femme (dans la majorité des cas), voilà un sujet sensible… Mais surtout, on dirait que toutes les critiques se rejoignent sur un point : le problème, c’est que cela finit bien. Qu’il s’agisse des chrétiens traditionnels, des féministes anti-romance ou même des lecteurs trop snobs, on reproche à la romance de manquer d’esprit critique, de réalisme ou de didactisme. Comme si le seul rôle de la littérature, c’était d’enseigner et de rappeler aux lecteurs les problèmes du monde, de la société et de l’humanité. Tout le reste n’est qu’opium…

Mais c’est faux. Certes, la romance rend optimiste (quand elle est réussie), mais si vous commencez à essayer d’analyser les aspects nocifs de la lecture en grande quantité, c’est moi qui vais vous forcer à voir en face les vrais problèmes du monde. Qu’est-ce qui empêche, du reste, d’être didactique par l’exemple, plutôt que par l’avertissement ? Ou de montrer qu’aussi grands et éternels que paraissent les problèmes, il est encore et toujours possible de changer les choses ? Pour moi, la romance est loin d’être sans message : elle véhicule, d’une manière générale, l’idée que le bonheur est possible, y compris pour les femmes, y compris avec un homme. On dirait que certaines féministes ont compris : le bonheur d’une femme n’est possible qu’avec un homme. Eh bien, elles ont mal compris.

Pour l’héroïne de romance moyenne, il n’est pas question d’attendre passivement qu’un héros débarque et la rende heureuse. Notre héroïne est indépendante et débrouillarde, alors elle a fait en sorte de se construire une vie dans laquelle elle se sent satisfaite. La plupart du temps, elle est célibataire, parce qu’être avec un homme n’est précisément pas le but de sa vie. Parfois, quoiqu’assez rarement, elle a un ou des amants, parce que what the hell? célibat ne signifie pas chasteté, le corps a ses exigences que l’exigence ignore. Là-dessus débarque le héros comme un cheveu sur la soupe : soit l’héroïne va finir par se laisser convaincre, à son corps défendant, qu’une relation heureuse, durable et monogame avec lui est possible. Soit, je le reconnais, elle va réaliser que sa vie n’est pas complète sans lui…

Et alors ? C’est cela, l’amour, non ? Ce n’est pas parce qu’on tombe amoureux que tout le reste disparaît. Juste parce que l’héroïne découvre qu’elle est plus heureuse avec le héros (et vice versa) n’implique pas qu’elle lui tombe dans les bras, que tous ses autres désirs et devoirs doivent y céder… sinon il n’y aurait pas d’histoire ! L’héroïne a sa vie, ses propres intérêts et objectifs, et il va falloir que le héros aussi (surtout ?) y mette du sien pour que leur relation fonctionne. En quoi cela est-il misogyne plutôt que, justement, potentiellement féministe ?

J’espère avoir montré que la romance, comme tous les autres genres, raconte avant tout des histoires, et que quelques caractéristiques générales (histoire d’amour, fin heureuse) ne suffisent pas à les amalgamer. Chacune a un propos et un ton spécifiques, qu’il faut examiner en particulier pour pouvoir juger. Mais ce n’est pas tout. En plus de parler d’amour heureux, la romance est une genre principalement féminin. À plus de 90 %, ce sont des femmes qui écrivent et qui lisent de la romance. Ce genre enferme-t-il les femmes dans des préoccupations traditionnellement féminines : séduire un homme, fonder un foyer ? Même si les héroïnes ont d’autres préoccupations que l’amour, les romans eux-mêmes ne lui font-ils pas une place de choix ?

Peut-être, mais il ne suffit pas de faire comme si quelque chose n’existait pas pour la faire disparaître. La plupart des féministes ne me contrediront pas… Si le couple hétérosexuel est un sujet sensible, raison de plus pour en parler, pour l’explorer sous toutes ses coutures. La seule réponse possible à l’oppression des femmes par les hommes serait-elle de s’extraire de tout engagement sentimental hétérosexuel ? Appliquer cette solution à la majorité des femmes est simplement irréaliste. Aussi, quoique, comme je l’ai dis plus haut, la romance mainstream ne défende aucune solution réellement radicale, il serait pour autant injuste et aveugle de lui nier toute influence positive dans le cadre d’une lutte plurielle pour l’égalité hommes-femmes.

De plus, il est toujours délicat de critiquer la « féminité ». Le refus de réifier ce concept n’oblige-t-il pas à la plus grande prudence quand il s’agit de désigner ses manifestations ? La liberté de se définir en tant que femme inclut la liberté de parler amour et couple si cela nous chante. Ce que les critiques de la romance comme vision traditionnelle de la femme ne voient pas, c’est que cette « féminité » des thèmes abordés ne nous est pas imposée de l’extérieur : ce sont des femmes qui écrivent pour d’autres femmes, et bien souvent, les éditrices sont aussi des femmes ! Ce n’est pas du tout sous le regard des hommes que ces femmes chercheraient à prouver leur féminité, mais au contraire grâce à ce quasi-huis-clos, à cette presque non-mixité, qu’elles se sentent libres de livrer leur version de l’amour et du couple…

Pour conclure, le débat peut être mené à deux niveaux : si l’on s’intéresse au texte même des romances publiées, on s’aperçoit que comme dans tous les autres genres, toutes sortes d’idées et d’opinions y sont représentées, sans qu’on puisse les ramener à une seule idéologie. Si l’on s’intéresse à l’idée du genre en tant que tel, on se retrouve face à l’ambiguïté constitutive de tout ce qui est traditionnellement considéré comme féminin : faut-il s’en détacher ou le revendiquer ? est-ce un moyen d’oppression ou, à condition de se le réapproprier, voire de le subvertir, de libération ?

4 commentaires
  1. Peut-être qu’autrefois la romance était un peu misogyne, avec ses héroïnes soumises à la toute puissance du mâle ! L’esclave face au maître, la pauvre infirmière face au grand patron, la secrétaire amoureuse du directeur, la débutante face au séducteur sans scrupules ! Aujourd’hui, au contraire, les héroïnes sont souvent fortes, même en historique, elles se battent contre les conventions, contre les carcans imposés aux femmes. Quant aux Héros, ils finissent toujours domptés ! Le seul défaut de la romance serait de donner aux femmes une image trop idéalisée de l’homme. Il reste quelques petites choses qui moi me font grincer des dents, par exemple, quand je vois un héros offrir des bijoux de prix et des gardes robes somptueuses à sa belle. Le héros de romance riche et généreux a la vie dure ! Je préfère quand c’est l’inverse, quand l’homme n’est rien et que la femme a une position et une fortune. Mais avouons que sans l’argent, la romance ne serait pas la même ! Encore un autre débat ! Par rapport aux années passées, la romance a énormément évolué. Aujourd’hui, on rencontre même une inversion des schémas habituels comme quand c’est l’héroine qui initie le héros à l’amour et pas l’inverse. Particulièrement en historique, on finit par être lassé de ces jeunes vierges innocentes ou de ces veuves frustrées ! Dernièrement, on a pu voir des héros puceaux et ça c’est un progrès, même si ça ne plait pas à tout le monde ! 😉

  2. Je connais peu d’hommes lisant de la romance. Lorsque je discute de ce sujet avec des copains (c’est très rare), certains se moquent. Je n’en ai cure, mais je me rends compte du travail restant à accomplir pour niveler ce genre de littérature aux autres styles. Pourquoi ? Peut-être, est-ce parce que ces récits sont écrits par une majorité d’auteures féminines et destiné à un public principalement du même sexe. J’effectue des dédicaces dans les salons du livre de ma région et j’ai remarqué en faisant le tour des romanciers, que très rares sont les auteurs (es) de romance présents, si ce n’est les poids lourds édités par les grandes maisons. Dans les salons régionaux, ils brillent par leur absence. J’ai vu des hommes détourner la tête ou s’éloigner de leur femme quand elle lisait le4° de couverture ou souhaitait simplement évoquer le sujet.
    Peut-être les auteurs (es) devraient-ils essayer d’écrire à l’intention d’un public masculin.
    Quant à évoquer la misogynie, je ne suis pas certain qu’il s’agisse de cela, mais plutôt de la méconnaissance du sujet. Il y aussi, pour certains hommes, de la honte ou « du quand diras-ton, vis à vis des copains ». Il était rare que je parle de ce genre de littérature au boulot, tout le monde se gaussait. C’est à peine si l’on ne me traitait pas de « tapette ». Édifiant!
    Il est vrai que j’ai commencé à lire ce style de littérature par le biais de ma femme. Auparavant je me disais qu’il s’agissait d’histoire à l’eau de rose. (Je crois qu’un grand nombre d’hommes pensent encore ainsi). Un jour, n’ayant rien d’autre à lire, j’ai pris l’un de ses livres. La mayonnaise n’a pas tourné et depuis, j’en lis régulièrement.
    Des femmes dévorent des polars, de la S.F, Astérix et autres thrillers; pourquoi un homme ne porterait-il pas son intérêt vers une romance? Une catégorie de lecteurs s’orienterait certainement vers ce genre, si un ou des des auteurs essayaient de fléchir leur écriture vers des récits plus masculins.
    Si tous les éditeurs suggéraient à leurs auteurs de fréquenter les salons du livres (pas uniquement les plus importants, mais aussi les régionaux), un travail de fond pourrait être réalisé. Il amènerait probablement à la suite de débats à un regain d’intérêt pour la romance.

  3. Je pense que tous les textes et genres, et la Romance ne fait pas exception, évoluent avec le temps et les mœurs. Aujourd’hui, une femme n’a pas besoin d’un homme pour exister que ce soit en société ou pour elle-même. N’en reste pas moins que l’Amour se vit à deux et qu’il y aura toujours cette dépendance l’un de l’autre.
    Il n’est pas question d’être misogyne si l’on décrit une jeune femme complètement subjuguée par un homme ou féministe indécrottable parce que l’on évoque une femme forte, les talons aiguilles redoutables et un fouet à la main => c’est pour ma part, un « faux débat ». Chaque être est unique, comme l’est chaque récit, comme le sont tous les couples. Je pense qu’il est bon d’offrir un éventail varié, des personnages vrais et attachants et d’exprimer des idées qui nous sont chers.
    Toutefois, comme le dit bien Laurent, les hommes sont sous-représentés dans cette littérature dans le sens où ils sont rarement les principaux narrateurs de l’histoire d’amour. Pas que les auteures ne soient pas capables d’en tenir les rênes mais tout simplement car les hommes dans leur majorité ne s’y identifieraient pas ou, en tout cas, c’est ce que notre société aujourd’hui encore nous pousse à croire.
    A nous de changer cela!;)

  4. Ce sont aux auteurs d’essayer d’ajouter un autre style d’écriture ; si les récits sont bons, les éditeurs espérons le, suivront. Je pense qu’un certain nombre d’auteurs écriraient de la romance s’ils étaient suivis par les éditeurs. Je ne connais pas le système de fonctionnement des maisons d’édition de romance et de leurs comités de lecture, mais s’ils sont à majorité féminin, un récit écrit par un homme sera peut-être (je précise bien peut-être) moins bien perçu que celui d’une femme. Sensibilité, intérêt différent. Un même sujet remis à un auteur masculin et féminin sera sans nul doute traité différemment. Prenons l’exemple des films pornos. J’ai lu la semaine dernière sur Internet, dans je ne sais plus quel article, que ces films commençaient maintenant à être réalisés à l’intention des femmes. Comme ces films, il faudrait peut-être que des romances soient écrites pour des hommes. J’écris ces mots et n’en suis pourtant guère convaincu. J’ai entrepris l’écriture d’une romance que je destinais à un public masculin. Au fil des pages je me suis rendu-compte que mon écriture se dirigeait inconsciemment vers un lectorat féminin.
    Si ce livre tombe un jour dans les mains d’un comité de lecture, comment sera-t-il perçu s’il n’est lu que par des femmes ? Il n’y a qu’à voir la proportionnalité d’individus masculins inscrits sur le forum de Laska, pour se rendre compte qu’un éditeur sera probablement peu sensible à la parution d’un littérature romantique plus masculine. Certains grands auteurs ont tiré leur épingle du jeu, mais ils n’ont pas tous commencé par de la romance.

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