Le réalisme en romance historique

Le réalisme en romance historique

Le réalisme historique est une question que tout auteur et lecteur de romance historique est amené à se poser. Pour l’auteur, évidemment, il s’agit de déterminer la marge de manœuvre dont dispose sa fantaisie, et l’ampleur des recherches qu’il ou elle est voué-e à entreprendre. Pour le lecteur, il s’agit de repérer la limite au-delà de laquelle toute histoire devient pour lui invraisemblable ou inintéressante.

La romance historique est plus souvent considérée comme un sous-genre de la romance qu’un sous-genre du roman historique. Cet état de fait n’est pas anodin, car il marque la prépondérance de l’histoire d’amour sur son décor. Néanmoins, la romance historique partage avec le roman historique la problématique du réalisme, aussi est-il pertinent de faire un détour par ce genre.

1. Le roman historique

Comme tous les genres littéraires, le roman historique est partagé entre une définition minimale objective et une définition « maximale », qui lui prête un propos et un but spécifiques. Selon la première, est roman historique tout roman qui se déroule dans un contexte historique. Selon la seconde, un roman historique se doit de représenter l’Histoire en tant que processus et destin, et donc de retrouver la dynamique sociale propre à l’époque, dans un effort de saisir le changement historique. De ce fait, le roman historique balance toujours entre une simple envie d’exotisme d’une part, et une ambition quasi-scientifique d’autre part.

Or, alors que l’on se targuait au XIXème de découvrir et de déchiffrer l’Histoire, celle-ci n’a jamais autant été instrumentalisée idéologiquement : on déterre les mythes nationaux, on idéalise les révoltes, on réinterprète les guerres. Alors que l’Histoire se constitue comme discipline, elle se constitue également comme récit. Qu’est-ce qui constitue un événement historique ? Qui mérite le nom de personnage historique ? Quelle interprétation donner de tel ou tel fait ? L’histoire devient aussi le refuge des critiques du présent, qu’il s’agisse de nostalgie réelle ou simplement d’éviter la censure. Quelle que soit la façon dont on l’aborde, il semble que le roman historique en dise plus long sur l’époque qui le commet que sur celle qu’il est présumé représenter.

2. La cohérence

La romance historique n’échappe pas à ces contradictions et à ces questionnements. Faire porter de grandes robes à ses héroïnes et donner du « comte » ou du « duc » à ses héros est-il une raison suffisante pour situer une romance dans un cadre historique ? On a parfois l’impression que c’est le cas ; il m’est arrivé de lire des romances historiques où seuls quelques détails épars suggéraient que l’histoire ne se passait pas de nos jours. En général, pourtant, les auteurs ne se privent pas de profiter des nombreux interdits qui régnaient à l’époque, de l’interdiction d’avoir des relations physiques pré-maritales à celle d’adresser la parole à un inconnu. N’est-ce pas cela qui fait monter la tension dramatique et les enjeux d’une intrigue ?

La difficulté, alors, consiste à établir une certaine cohérence tout au long du récit. Je vois ainsi souvent des intrigues qui, reposant sur une circonstance tout à fait impossible à notre époque, finissent par se résoudre d’une façon qui fait fi des repères moraux ou sociaux sous-entendus par ladite circonstance. Illustration hypothétique : une jeune femme à qui son père interdit d’épouser son amoureux… lui désobéit sans état d’âme sur un autre point, lors d’une péripétie quelconque. On voit là une collision typique entre l’autorité paternelle présumée « d’époque » et l’attitude qui nous semble aujourd’hui naturelle vis-à-vis de nos parents.

3. L’exactitude factuelle

Hormis la cohérence, qui permet à l’univers de prendre vie dans l’esprit du lecteur, je pense toutefois qu’il est difficile de décréter ce qui était possible ou pas, ce qui « se faisait » ou pas à telle époque donnée. C’est pourquoi les recherches pour une romance historique devraient se concentrer sur les aspects très pratiques de la vie : mode vestimentaire, activités, technique, transports, étiquette. Pour le reste, toute personne qui a un peu étudié l’histoire et les documents d’époque pourra attester que l’on est constamment surpris par la latitude de la pensée humaine, par le peu de choses que notre époque a réellement inventé.

Dans ses lettres à sa sœur, une duchesse anglaise du XVIIIème siècle s’adresse à elle par le diminutif « sis » (ou « siss ») au lieu de « sister ». Beaucoup d’anglophones contemporains, qui associent ce vocable à un langage familier, auraient tendance à le corriger dans un contexte historique, que l’on associe généralement à une forme élevée et soutenue de langage (du moins parmi les nobles). Ce n’est pourtant là qu’un stéréotype que dément la réalité historique.

4. L’identification

Bien sûr, on ne niera pas que le centre du spectre des valeurs s’est déplacé au cours des siècles, au point de poser un problème pour les lecteurs d’aujourd’hui. Si l’on lit toujours les classiques d’autres siècles, force est de constater que les succès d’époque ne sont pas toujours les noms retenus et enseignés aujourd’hui, mais aussi que tout le monde n’apprécie pas les classiques, en raison justement du décalage grandissant entre ce qu’ils nous disent et ce que nous sommes prêts à entendre. Il ne faut pas aller plus loin que Jane Austen pour s’en convaincre.

Considérée par beaucoup d’amateurs de romance comme la mère ou la marraine du genre (c’est en partie à cause d’elle que l’époque de la Régence anglaise connaît un tel succès en romance historique), Jane Austen reste pourtant hermétique à de nombreux lecteurs. Dans Orgueil et Préjugés, sans doute son roman le plus connu, le conflit entre Elizabeth et Darcy repose notamment sur leur différence de classe sociale : or il n’y a pas là un interdit, autant qu’une réticence de la part de Darcy lui-même. Lors d’une lecture commune de ce roman avec d’autres lectrices de romance, j’ai découvert que beaucoup d’entre elles ne le lui pardonnaient pas. Qui est ce salaud qui se permet de traiter tout le monde de haut ? À notre époque égalitaire, son attitude n’a plus aucun sens, voire représente un crime au même titre que le racisme. Imagine-t-on avec sérénité un héros de romance qui se détournerait de l’héroïne à cause de sa couleur de peau ? L’idée même nous répugne, en dépit de son réalisme historique probable.

Dans Mansfield Park, de la même auteure, s’opposent deux femmes (Fanny et Miss Crawford) qui représentent deux visions du monde diamétralement opposées. D’un côté, Fanny, qui n’a jamais été indépendante économiquement, n’aspire qu’à vivre à la campagne auprès de ceux qu’elle aime, au sein d’une famille chrétienne idéalisée. Elle ne voit pas de meilleure profession pour un homme que celle de pasteur. De l’autre, Miss Crawford, bénéficiant d’une petite fortune personnelle et ayant été élevée dans le monde, aime profiter de la vie, n’éprouve à l’égard de la religion qu’un intérêt limité, et trouve qu’il est plus excitant d’être juriste ou militaire que pasteur.

À laquelle de ces deux femmes est-il plus facile pour une femme d’aujourd’hui de s’identifier ? Or Fanny est l’héroïne, tandis que Miss Crawford fait l’objet d’une critique continue de la part de l’auteure. Je ne crois pas que l’on pourrait écrire Mansfield Park de nos jours. Même les auteures chrétiennes qui vivent selon ces principes tendent à pimenter davantage leurs fictions, ne serait-ce qu’en donnant à leur héroïne plus d’agence. L’état de dépendance de Fanny Price est presque inconcevable de nos jours, autrement que comme une prison de laquelle s’évader.

Conclusion

La romance historique est donc à replacer dans le cadre plus général de la romance, qui ne cherche pas davantage à dépeindre le monde contemporain sous tous ses aspects. En tant que littérature de genre, la romance exige des protagonistes exemplaires et une relation de couple idéale (à la fin) aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui. La recherche de réalisme historique me semble soumise à cette contrainte, et non l’inverse. Du reste, le changement historique n’implique-t-il pas que même les romans qui se veulent historiques soient datés ?

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