Mon parcours, l’édition numérique et la micro-édition

Mon parcours, l'édition numérique et la micro-édition

J’ai récemment été contactée par une étudiante en lettres qui souhaitait en apprendre plus sur l’édition et ses nouvelles perspectives du point de vue d’un « petit éditeur ». Comme mes réponses pourraient intéresser de potentielles auteures et/ou lectrices, je les reproduis ci-dessous. (Les questions m’ont été fournies par courriel, j’y ai répondu de la même façon.)

 

Quel parcours avez-vous suivi pour monter les éditions Láska ?

Je me considère comme une autodidacte jusqu’à un certain point, car mon parcours est hétéroclite et ne me prédisposait pas particulièrement à me lancer dans l’édition. Après une série scientifique au lycée (en France), j’ai fait mon premier cycle en langues et civilisations étrangères, puis je suis passée par le marché du travail, expérience qui m’a finalement convaincue de revenir à l’université pour une maîtrise (équivalent québécois des masters 1 et 2) en science politique.

La vérité, c’est que j’ai toujours été passionnée par les livres et la littérature, et que cela a toujours dépassé pour moi la simple lecture, ou même la simple écriture. Je dois sans doute remercier mes parents, ma sœur aînée assurément, l’école aussi peut-être, pour m’avoir donné le goût de créer des choses, autant avec ma tête qu’avec mes mains. Écrire une histoire n’a jamais été pour moi que la première étape de tout un processus : ma sœur et moi n’avions pas dix ans que, sans l’aide de quiconque, nous illustrions, mettions en page et photocopions nos textes pour les diffuser.

Plus tard, à l’université, j’ai contribué à lancer un nouveau journal étudiant. Cela m’a beaucoup appris, notamment parce qu’au début, je me suis retrouvée par défaut responsable d’à peu près tout, de la gestion des articles au dépôt légal, en passant par le contact avec l’imprimerie et l’écoulement du stock. D’un autre côté, ce fut aussi une expérience pénible à certains égards, ponctuée d’obstacles et d’erreurs. Mais finalement, n’est-ce pas le meilleur moyen d’apprendre ? Au moins, je n’ai jamais eu l’illusion que cela était facile, et je connais désormais très bien mes forces et mes faiblesses personnelles.

Quelles qualités faut-il pour se lancer dans une telle entreprise ?

Ce serait un peu présomptueux de ma part d’en juger de façon absolue. De plus, je crois qu’il vaut toujours mieux se connaître soi-même et adapter son activité à ce que l’on sait, peut et veut faire, que de se forcer à correspondre à un quelconque moule idéal. Il faut penser sur le long terme, et sur le long terme, la force n’est jamais suffisante pour maintenir quoi que ce soit. Je dirais donc qu’il faut avoir une passion endurante… comme dans un couple, en somme. 🙂

Je parlais tantôt de mon parcours, qui n’a pas vraiment rapport avec l’édition. Il est indéniable pourtant qu’il m’a formée et m’a enseignée des compétences que j’estime aujourd’hui indispensables : maîtrise théorique et pratique du français, souci de clarté, de cohérence et de correction dans l’expression, intransigeance sur la forme, capacité à justifier sa démarche et à s’inscrire dans un champ, dans un contexte…

En quoi consiste exactement l’activité d’éditeur numérique ?

À la base, c’est la même que celle d’un éditeur papier. Nous fabriquons simplement des ebooks plutôt que d’imprimer des feuilles de papier. La différence essentielle se situe selon moi au niveau de la distribution et de la promotion, et c’est là-dessus que les petites structures ont à gagner en privilégiant le numérique. On peut passer par des librairies en ligne, qui prélèvent beaucoup moins sur le prix du livre que les librairies en dur, ou même se passer de libraire en ouvrant sa propre boutique ! Internet étant international, nos livres deviennent accessibles partout dans le monde, sans frais de port supplémentaires.

Concernant la promotion, puisque nos clients sont des internautes, autant concentrer nos efforts sur le web. Or les solutions gratuites pour s’y faire connaître sont nombreuses… Bien sûr, il ne faut pas non plus idéaliser les nouvelles possibilités qu’offre Internet : ce climat de gratuité nous fait souvent oublier qu’il y a du travail et du temps derrière tout ce qui s’y trouve. Comme pour les livres numériques eux-mêmes, s »il ne faut plus payer les supports, on ne peut pour autant éliminer les coûts liés à la production du contenu.

Quels avantages avez-vous sur les éditeurs qui utilisent un support papier ?

Par rapport aux grosses maisons d’édition françaises ? Je n’en vois pas. Bien que le marché du livre francophone s’ouvre au numérique, le livre papier a encore de beaux et nombreux jours devant lui, et je suis plutôt pessimiste quant à la possibilité de faire une réelle concurrence aux quelques maisons qui s’en partagent le monopole.

Par rapport aux autres micro-éditeurs, en revanche, je pense que le numérique offre une chance unique de renouer avec le public, autant en adoptant une politique de prix plus commerciale (prix plus bas) qu’en supprimant les « discriminations géographiques » (frais de port additionnels pour les livres peu distribués en librairie). Sur le marché du numérique seul (qui ne représenterait toutefois que 1,8% du marché total du livre en France*), je considère donc que petits et grands éditeurs jouent à armes « plus égales » : c’est là l’avantage du numérique pour nous.

* Source : http://www.silicon.fr/livre-numerique-la-croissance-du-marche-europeen-passe-par-un-prix-unique-et-une-meme-tva-72632.html (Les chiffres varient selon les articles, mais se situent généralement entre 0,5 et 4% pour la francophonie.)

Comment parvenez-vous à vous faire une place face aux grandes maisons d’édition ?

Sur ce point, j’avoue que je mise sur notre ligne éditoriale (la romance). On s’étonne parfois que je me sois lancée dans l’édition sans contacts, sans fonds et sans expérience préalable dans l’édition. Ma réponse, c’est que je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas vu dans le monde de l’édition actuel une lacune béante que personne ne semblait pressé de combler. Oui, j’aime les livres, j’aime les défis et j’aime être mon propre patron ; mais mon égo n’est pas plus démesuré que celui d’un autre. En général, je suis ravie de laisser aux autres le soin de faire ce qu’ils font déjà très bien, et j’essaie de mon côté de faire quelque chose de plus utile qu’un travail en double.

Ceci dit, dans le cas de figure contraire, je suis tout l’inverse de la personne qui se plaint et demande aux autres de régler ses problèmes. « On n’est jamais mieux servi que par soi-même », « aide-toi et le Ciel t’aidera » : voilà qui résume ma démarche. Je crois que les grandes maisons d’édition francophones font une erreur en snobant la romance en tant que genre littéraire à part entière, et mon espoir est de réussir en occupant ce vide.

Le secteur de l’édition est-il, selon vous, encore mené à évoluer ?

Tout à fait. L’évolution qu’apportent le numérique et Internet dans les pratiques éditoriales (essor de l’auto-publication professionnelle) comme dans les pratiques d’achat (le bouche à oreille tendant à supplanter les conseils du libraire) n’en est encore qu’au début. Et je ne veux pas dire par là que la « révolution » (au sens d’un retournement complet) va nécessairement se poursuivre jusqu’à son terme, mais que dans tous les cas, son amorce ou semblant d’amorce aura généré des espoirs et des comportements qui se répercuteront sur la suite des événements.

Ainsi, le livre numérique a réouvert un débat plus général sur le prix du livre qui affecte aussi l’édition papier. La possibilité grandissante pour les auteurs de publier leurs propres œuvres remet en question le passage obligé par l’éditeur, obligeant ce dernier à réaffirmer et parfois à redéfinir son rôle et son apport dans l’industrie du livre. Le statut socio-professionnel même de l’écrivain en est changé, et de là, sa perception par la société : d’artiste au talent déniché et reconnu par une minorité d’experts (les éditeurs), il se fait auto-entrepreneur… Ce ne sont pas des questions qui se règlent en cinq minutes ; j’y vois plutôt l’ouverture d’une brèche qui n’a pas fini de nourrir de nouveaux questionnements.

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