Parlons de sexe

Parlons de sexe

La présence dans la romance de scènes « hot », ou de sexe explicite, reste l’un des principaux sujets d’étonnement des personnes qui n’en lisent pas. Cela m’a certainement étonnée lorsque j’ai lu ma première romance (Miss Wonderful, de Loretta Chase) ! Pourtant, quand on y pense, quoi de moins étonnant ?

De nos jours, pour la plupart des gens, il ne saurait y avoir de relation amoureuse achevée et épanouie sans relations sexuelles. Quant aux autres, mon but et celui de la romance n’est pas de les invisibiliser, mais tout comme ce genre comporte en lui-même un biais en faveur du couple et de la monogamie, ce biais tend aussi à montrer le désir et l’acte sexuel sous un jour positif. Or à partir du moment où nous ne concevons pas d’aimer et de nous engager sans avoir partagé cette intimité, pourquoi demanderions-nous à nos personnages de le faire ?

Et cela ne saurait s’arrêter à la simple reconnaissance que deux personnes en couple ont des relations sexuelles. Cela est depuis longtemps reconnu à travers les termes de « relations conjugales » ou « relations maritales ». Il ne suffit pas de dire : « Ils allèrent au lit et firent ce que vous vous imaginez. » Dire cela, c’est ôter au sexe tout potentiel problématique et, en même temps, toute une partie de son sens. Si la romance ne cherche pas à nier que les rapports sexuels soient une source de plaisir, voire, dans le cas hétérosexuel, le moyen d’avoir des enfants (elle aurait plutôt tendance à le célébrer), elle nous rappelle qu’ils sont aussi une autre chose d’autant, sinon de plus d’importance : l’accès à l’autre dans ce qu’il a de plus intime, sa mise à nu à la fois littérale et symbolique. Comment un genre qui prétend décrire l’amour absolu, l’amour sans retenue, pourrait-il se passer de cela ?

Peut-être parce que la romance a été développée par des plumes féminines, ses auteurs ont depuis longtemps compris qu’une nuit de passion révélait bien plus que les simples plaisirs de la chair (même s’il n’y a pas non plus de raison de se priver de ce côté-là…). Dans une scène hot passent plus d’émotions que dans tout un dialogue, et combien plus sincères ! Même lorsque notre héroïne jouit désespérément, elle sait dépasser sa propre concupiscence et lire dans son partenaire la tendresse ou l’urgence, l’amour ou le simple désir à satisfaire, la confiance ou la méfiance. Et c’est sans compter toutes les intrigues qui tournent autour de l’impossibilité même de faire l’amour… Peur d’être dominé, peur de perdre le contrôle, traumatisme lié à une agression sexuelle passée, manque de confiance en soi maladif…

Les gens se comportent tous à peu près pareil lorsqu’ils ne se sentent pas vulnérables, ou bien ils présentent carrément une façade, ils jouent un rôle. La romance veut gratter ce vernis de civilisation, crever la façade pour atteindre les individualités qui sont le moteur de l’histoire. Et pour cela, elle se sert de la sexualité : l’amour physique devient le moment de vérité par excellence.

Je suis tombée récemment sur quelques citations d’auteurs issues d’une session au sujet de l’écriture de scènes hot en romance M/M, qui me paraissent très pertinentes :

La raison pour laquelle vous emmenez vos personnages dans la chambre à coucher est qu’il y a des choses qui ne peuvent être révélées nulle part ailleurs.

Z. A. Maxfield

C’est pourquoi on appelle cela « connaître » dans la Bible.

Damon Suede

Vous n’écrivez pas une scène de sexe. Vous écrivez l’intimité qui révèle le personnage.

Z. A. Maxfield

Personne dans cette pièce n’a les mêmes relations sexuelles. Les personnages non plus.

Source

5 commentaires
  1. Je trouve qu’il y a aussi une forme de non-sens à dire : « pourquoi y a-t-il des scènes de sexe ? Ça ne sert à rien d’insérer une scène de sexe dans une romance ou dans n’importe quel genre car l’histoire n’avance pas ! ». Déjà, comme tu le montres, c’est faux de dire que l’histoire n’avance pas dans la plupart des cas. Et ces mêmes personnes ne se poseraient pas la question du bien-fondé de la présence de scènes de bataille à rallonge dans un roman de fantasy, de guerre ou de space opera, ou de scènes sanglantes ou dérangeantes dans un roman d’horreur (quoique certains râleraient sur le gore mais, dans ce cas, autant ne pas lire de roman d’horreur, hein…), ou encore de fusillades ou d’interrogatoire dans un roman policier. Personne ne s’offusque quand un héros boit un café sur trois pages, et pourtant avez-vous songé à la violence faite aux grains de café et à cette vilaine apologie faite par les romans ? Sans compter que, mettre sa langue dans un café, c’est quand même tendancieux sur le plan charnel. On pourrait tout à fait écrire des romans sans ce type de scènes, et pourtant personne ne l’exige (sauf, peut-être, dans le cas de la violence). Par contre, si le héros va faire pipi ou caca ou tout autre acte « sale », ça pose déjà plus problème (une nouvelle de Stephen King avait été refusée dans un mag féminin américain, qui lui avait pourtant commandé, car son héroïne fait pipi au début de l’histoire. CF. postface de je ne sais plus quel recueil). Le sexe est mis au même niveau… Pourquoi, parce qu’il touche trop à l’intimité et que beaucoup de personnes, au final, assume mal la sexualité sous toutes ses formes ? (et surtout le fait d’apprécier de lire ça et le fantasme qui peut en résulter ?).

    Et quand bien même le sexe serait-il gratuit dans l’histoire (c’est le cas d’un certain nombre de romans bit-lit comme Riley Jenson), quelle honte y a-t-il malgré tout à en écrire et à en lire ? Pourquoi les auteurs et les lecteurs devraient-ils se justifier comme le font les auteurs que cite Jeanne ? Nous sommes dans une société très culpabilisante et tout ce qui est vu comme honteux doit être justifié : « mais nooon, si mes deux héroïnes se caressent les seins, ce n’est pas parce que je rêeeevais d’écrire ça, mais parce qu’il y a une raison scénaristique très profonde… euh… ah oui, l’une a sa première expérience homosexuelle ! Voilà ! Il fallait le montrer pour que le lecteur saisisse que c’est une étape importante dans leur couple, blablabla, acceptation de la relation sexuelle homosexuelle, blablabla, point culminant de l’amour, blablabla » (« mais, en fait, c’est surtout parce que j’en rêvais, mais si je le dis on va me traiter de pervers(e) »). Attention, ne voit pas une remise en cause de ton article, Jeanne, qui est tout à fait vrai pour une part de la littérature (romance ou pas), mais pas pour l’autre part où, non, ce n’est pas justifié et… wait, so what? 🙂

    Bref, pas étonnant que les titres voulus érotiques, voire pornographiques, se vendent aussi bien sur liseuse, où personne ne peut deviner ce qu’on lit. Si on cessait de se prendre la tête à propos du sexe alors qu’on peut écrire des choses bien plus graves qu’une partie de jambes en l’air consenties dans un roman…!

    • Je suis d’accord, et je n’ai rien en soi contre le sexe gratuit. Cela dit, je pense quand même que l’on tombe alors dans l’érotique, justement… Et ce n’est pas tout le monde qui aime lire cela. Puisque tu mentionnes l’horreur, je vais me le réapproprier : je n’ai pas de problème avec l’éventualité du gore lorsqu’il est justifié, mais un récit qui se complait dans ce genre de descriptions n’est pas ma tasse de thé. Pour moi, la fiction en entier n’est que fantasme au sens large, de toute façon. 🙂

  2. Le sexe tout comme la violence ont leur place dans la litterature tout simplement parce qu’ils existent! Si on veut raconter la vie on doit en passer par des scènes de sexe ou de violence. Maintenant, pour en revenir au sujet, je trouve que les scènes dites « hot » en romance sont souvent très osées par rapport aux romans « classiques » c’est vrai qu’au début ça surprend. A force d’en lire, j’avoue que je frôle l’over dose! Je n’ai rien contre mais je les trouve juste trop « anatomiques » et souvent ridicules. Il m’arrive de rire en lisant certains passages. C’est très difficile à écrire car le langage cru, voire scientifique n’est vraiment pas glamour cependant les métaphores sont souvent trop mièvres. Je préfère la suggestion à la description détaillée de l’acte avec tous les gestes et toutes les parties du corps nommées. Personnellement je ne me vois pas écrire ce genre de scène à la façon des auteurs de Romance anglo-saxonnes. Je pense qu’on peut enflammer l’imagination du lecteur sans tout décrire, sans tout réveler de ce qui se passe sous la couette !

    • En effet, les scènes hot sont difficiles à écrire et, du coup, pas toujours réussies !
      Cependant, pour prendre l’analogie avec l’alimentation, une scène explicite n’est pas condamnée à être aussi neutre et purement descriptive que : « Il prit sa fourchette dans ses doigts, piqua un morceau de viande avec et le porta à sa bouche. » Le fait de manger peut se révéler plus qu’une formalité : « Il attaqua aggressivement un morceau de viande avec sa fourchette, comme s’il voulait le tuer à nouveau. » Ou : « Il poussait sa nourriture dans son assiette, sans toutefois rien toucher. »
      Ces deux exemples ne sont-ils pas des exemples d’instrumentaliser l’alimentation, plus originales et expressives () que : « Il paraissait énervé/furieux » ou « Il semblait préoccupé » ? D’où l’intérêt de révéler ce qui passe dans l’assiette/sous la couette.
      N’oublions pas non plus qu’une partie des lectrices de romance sont vierges ou peu expérimentées, et que la romance peut justement offrir cette fenêtre sur la sexualité à la fois dénuée de jugement moral et pas mal plus sympathique/réaliste qu’une vidéo porno. Pour que l’imagination du lecteur s’enflamme, encore faut-il que le lecteur ait les références nécessaires (or chaque lecteur a une expérience différente, donc comment tabler là-dessus ?).

    • Tout à fait d’accord, Manon. Ce qui me gêne dans les romances, ce ne sont pas les scènes érotiques en elles-mêmes, mais les descriptions trop techniques d’où toute émotion est évacuée – et je ne parle même pas de la poésie!- On dirait des recettes de cuisine ou des conseils de gym. Moi aussi, je préfère suggérer, mais je me rends compte que mes romans comportent de plus en plus de moments « hot » et explicites. Me laisserais-je gagner par cette vogue ou y prendrais-je goût? Les deux, je crois.

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