Quand on voit des Mary Sue partout…

Quand on voit des Mary Sue partout...

La romance et la bit lit sont l’objet de nombreux stéréotypes visant à les dénigrer. Entendu dernièrement : toutes les héroïnes de bit lit sont des Mary Sue. Voilà une accusation qui n’a pas besoin d’autre justification : toute personne qui sait ce qu’est une « Mary Sue » sait qu’elle est une abomination, une erreur de débutant, la chose à ne pas faire quand on écrit. Sauf qu’à force de sortir ce terme à toutes les sauces, sans jamais chercher à l’argumenter ou à aller plus loin, est-ce qu’on ne perd pas pied avec la réalité ?

Pendant que ces apprentis écrivains, qui ont bien intégré le vocabulaire de la fan fiction, font des signes de croix frénétiques pour conjurer la potentialité d’une Mary Sue dans leurs textes, les supposées Mary Sue de la vraie littérature se vendent comme des petits pains, engrengent des millions et se font reprendre par Hollywood. Pourquoi une Mary Sue est-elle problématique et à éviter à tout prix, déjà ? Et surtout, qu’est-ce vraiment qu’une Mary Sue ?

Le terme vient du personnage éponyme créé par Paula Smith en 1973 dans une fan fic de Star Trek. Il parodie un type de personnage souvent rencontré dans les fan fictions écrites par des auteurs très jeunes et très amateurs, qui projettent leurs fantasmes dans leurs écrits sans aucune distance. Voici comment on pourrait résumer ce type de personnage :

  1. Il est objectivement un être exceptionnel : premier de son genre ou dernier de sa race, beaucoup plus beau et plus intelligent que la moyenne, doté de caractéristiques rares ou uniques.
  2. Il est considéré comme extrêmement attirant et désirable pour les autres personnages, qui sont typiquement tous plus ou moins amoureux de lui.
  3. La vie lui réussit, ses choix et ses opinions sont toujours les bons, et il n’est jamais amené au cours du récit à se remettre en question.

james_bondEn théorie, la Mary Sue peut être une fille ou un gars ; on a même masculinisé son nom (Gary Stu, Larry Stu, Marty Stu) pour parler des personnages masculins correspondant à cette définition. Il n’empêche que la Mary Sue d’origine, la Mary Sue vraiment typique, est une fille… Et que personne n’avait pensé à parler d’un « Gary Stu » avant qu’on ne découvre l’existence des Mary Sue. Pourtant, le Mary Sue masculin ne se rapproche-t-il pas dangereusement, quand on y pense, du simple héros traditionnel de la littérature populaire ? Pas besoin d’aller plus loin que James Bond pour en trouver un exemple…

Bizarrement, une femme séduisante et bien baisée qui sauve le monde est beaucoup plus dérangeante qu’un homme séduisant et bien baisé qui sauve le monde… La première est forcément un fantasme irréaliste et honteux, alors que le second manque juste un peu d’originalité…

Mais le principal problème que j’ai avec le concept de « Mary Sue », c’est qu’il se présente comme une sorte de règle objective du bien écrire, évacuant du même fait toute réflexion véritable sur ce qui fait un bon personnage, et surtout un personnage que les lecteurs prendront plaisir à lire, à découvrir et à suivre. Or, dans un genre comme la romance ou la bit lit, c’est une exigence qu’on ne peut pas négliger. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire spontanément, il est beaucoup plus difficile de rendre un personnage attachant que de simplement ne pas en faire une Mary Sue…

En romance et en bit lit, notamment, j’ai le sentiment qu’il est très délicat de négocier une héroïne qui ne soit ni « trop forte » ni « trop passive », et un héros qui ne soit ni « trop dominateur » ni « trop effacé ». Donnez à votre personnage un défaut juste un peu trop saillant, et les lecteurs vont se jeter dessus pour le mettre en pièces. L’ironie, c’est qu’il me semble que sous l’accusation passe-partout de « Mary Sue » se cache souvent une forme de cette même intolérance : refusant d’admettre que la qualité ou le défaut est dans l’œil de celle ou celui qui regarde, on parle de « perfection » pour désigner en réalité un manque, un échec, un défaut. C’est tellement plus chic de ne pas aimer un personnage parce qu’il est trop « parfait » que parce qu’il est… ce qu’il est, tout simplement.

EmmaBien sûr, les Mary Sue authentiques existent, surtout chez les auteurs jeunes et débutants. Mais quand on parle d’un classique, d’un personnage qui a plu à des millions de gens de par le monde, n’est-ce pas trop facile de crier à la Mary Sue ? Prenons deux exemples. Emma, du roman éponyme, est l’héroïne austenienne la moins aimée… Et pour cause : elle est belle, intelligente, riche, d’un bon statut social, douée en tout ce qui compte pour une dame de l’époque, choyée par son père, adorée par son ancienne gouvernante, vénérée par les habitants du village, et tous les hommes semblent tomber amoureux d’elle… Une vraie Mary Sue !

Ou pas. En réalité, Emma a un gros défaut de caractère : elle se prend elle-même pour une Mary Sue, qui domine son petit monde et a toujours raison. Un seul personnage dans tout le livre le voit (Mr. Knightley), et… il s’avère aussi être le seul qui l’aime vraiment, ou du moins, dont l’amour sera récompensé. On croit être agacé par Emma parce qu’elle est trop parfaite, alors qu’en réalité, elle est l’héroïne la plus « défectueuse » de Jane Austen. Ce que beaucoup de gens ne semblent pas capables de lui pardonner. Au contraire, le monde entier raffole de Lizzy Bennet, qui n’a pas un seul défaut réel en vue…

Deuxième exemple : Bella, dans Twilight. J’ai beau ne pas avoir beaucoup aimé ce livre, il est incompréhensible pour moi que tant de critiques soient dirigées contre son héroïne. Bella nous apparaît comme une adolescente plutôt ordinaire, qui souffre d’un terrible manque de coordination. Elle a développé une certaine débrouillardise en raison du divorce et du caractère de ses parents (personnellement, à seize ans, je ne faisais pas la cuisine chez nous…) et, contrairement à certains de ses camarades, elle a tendance à réserver son jugement sur les gens avant de mieux les connaître.

La seule chose qui la rapproche d’une Mary Sue, et qui est souvent invoquée pour l’accuser d’en être une, c’est le fait qu’au moins trois gars à la fois veulent sortir avec elle, dont un vampire super beau. Mais cet argument, isolé, se retourne contre la définition même de la Mary Sue : c’est justement parce que Bella n’apparaît pas comme quelqu’un de spécial que nous avons du mal à croire qu’un beau gosse centenaire craque pour elle (pourquoi elle et pas une autre ?). Or, dans le cas d’une Mary Sue, son extrême désirabilité n’est qu’un argument qui vient parfaire un portrait fait de superlatifs ; elle ne saurait le constituer à elle seule. Encore une fois, on justifie de ne pas aimer Bella parce qu’elle serait « parfaite », alors qu’en réalité, on ne lui pardonne pas d’être si quelconque… et d’avoir pourtant un destin exceptionnel.

Marta1_miniDans le prochain roman à paraître aux Éditions Laska, Marta, l’héroïne du titre possède également quelques caractéristiques d’une Mary Sue : très belle, fille de duc, elle a tous les hommes à ses pieds. Supportant mal la soumission des femmes de son milieu, elle a un besoin quasi maladif (premier indice d’une faille) d’indépendance et de liberté. Elle croit aussi dans le travail et le progrès, et n’hésite pas à se salir les mains pour améliorer les conditions de vie des plus pauvres. Cependant, on se tromperait lourdement en la qualifiant de Mary Sue, c’est-à-dire un personnage mal écrit, sans intérêt et unidimensionnel.

Marta est, au contraire, par bien des égards, un voyage initiatique… Comme dans Emma, une jeune fille trop gâtée par la vie, et par conséquent trop sûre d’elle, va subir des épreuves et des déconvenues qui vont rabaisser sa fierté et la transformer, bien malgré elle. Héroïne exceptionnelle, elle l’est certainement, mais son histoire n’aurait pas valu la peine d’être racontée si elle n’était pas faite d’erreurs et de révélations, de remises en question et de changements de perspective. Sous son extérieur de madone, parfaite, intouchable, inattaquable, dont elle est d’ailleurs la première dupe, le grand drame de sa vie est finalement d’être humaine, trop humaine… Conclusion : ne sont pas toujours des Mary Sue celles qu’on croit.

En focalisation son énergie sur la destruction des Mary Sue, qui sont en réalité relativement rares, on évite la vraie question, la plus difficile : comment rendre ses personnages attachants malgré leurs défauts ?

4 commentaires
  1. Je connaissais déjà ce genre de personnage par contre j’avoue que j’ignorais cette expression. Voilà un sujet très intéressant ! C’est un problème auquel je me suis heurtée personnellement bien des fois. Ayant une certaine aversion pour les gens parfaits, et préférant les personnalités à la limite de l’antipathie, j’ai souvent donné à mes personnages des caractères difficiles, voire exaspérants pour certains. Il en est de même pour mes lectures. L’archétype de l’homme ou de la femme parfaits me fait grincer des dents !
    Cependant bien souvent, qu’un personnage soit trop parfait ou au contraire détestable, il est rare qu’il ne subisse pas une transformation en cours de route. Aussi, même si on est agacé par un personnage, il vaut mieux s’abstenir de céder à l’envie de jeter aux orties le roman qu’on est en train de lire et laisser une chance à l’auteur de le faire évoluer. Pour moi l’exemple parfait est Scarlett O’Hara qui de peste comblée par la vie, va devenir une femme forte et courageuse face au malheur. Ces personnages qu’on déteste d’emblée sont finalement humains, comme le dit Jeanne.
    J’avoue que je n’ai pas beaucoup aimé Emma de Jane Austen. Elle fait souvent preuve de snobisme et de prétention, mais elle finit toujours par reconnaître ses erreurs et par se rattraper. J’ai préféré le personnage de Harriett, plus attendrissant dans sa naïveté.
    Il est effectivement très difficile de composer un personnage qui va plaire à tout le monde. Je trouve les Saints ennuyeux et les salauds qui ne s’amendent pas à la fin du roman n’ont aucun interet. J’imagine à quel point un James Bond doit être agaçant pour la plupart des hommes, pourtant il me semble qu’un large public masculin suit ses aventures et les apprécie. Pour ma part je préfère les caricatures style Austin Powers ou OSS 117, qui trahissent bien l’exaspération que suscite ce héros.
    Il est vrai qu’en romance, la Mary Sue est souvent un must. En ce qui me concerne, je préfère les héroïnes effacées, les bancales, les Cendrillon. Ou alors les personnalités atypiques, scandaleuses : la fille perdue, le libertin, les parias en tout genre. Qu’il soit parfait ou détestable, le personnage d’un roman se doit d’évoluer afin de devenir supportable voire sympathique. Il faut que l’auteur nous laisse entrevoir les raisons qui ont fait de lui ce qu’il est. La perfection n’étant pas de ce monde, un personnage de roman trop lisse, trop manichéen, risque de ne pas être crédible.

    • Je ne trouve pas qu’il y ait plus de Mary Sue en romance qu’ailleurs (dans d’autres littératures de genre, du moins). La bit lit est déjà un cas plus particulier, car l’héroïne a souvent sur les épaules de « sauver le monde », d’où un effet superlatif… mais là, encore, c’est souvent plus un effet qu’une réalité. De plus, j’insiste : selon moi, une Mary Sue ne passerait pas l’édition. Si le récit fonctionne, c’est que quelque chose est bien fait.
      J’ai justement souvent remarqué cette peur des personnages « parfaits » (ou quasi) chez les auteurs, alors que de toute évidence, ce sont ceux qui plaisent le plus au public… donc ça ne peut pas être un si gros problème que ça. Attention, je ne dis pas qu’il suffit d’imaginer un personnage parfait pour avoir du succès, ce serait suivre une fausse logique.

  2. Le personnage de James Bond n’est pas le meilleur exemple de Mary Sue (Gary Stu). Du moins, pas le James Bond littéraire (par opposition au personnage des films). Je me souviens clairement qu’à la fin, la fille ne tombe pas toujours dans ses bras (Moonraker) et parfois la fin est amère (Casino Royale) ou tragique (il perd sa femme, quand même, et c’est un chapitre atroce). Je me souviens aussi qu’il n’a pas de capacités surhumaines. Il se bat bien certes, mais il ne gagne pas dans des circonstances déraisonnables. Il commet des erreurs humaines, et il éprouve souvent le doute et le remords, et un vague dégoût de lui-même. Les films ont ensuite déformé le personnage et l’ont transformé en quelque chose de très différent (en même temps qu’ils le débarrassaient de son racisme, son homophobie, son impérialisme et sa condescendance envers les femmes… Ah non, pas cette dernière).

    Un meilleur exemple de Gary Stu, ce serait plutôt Bob Morane.

    Mais je crois que le terme de Mary Sue ne peut pas légitimement s’appliquer à des œuvres plus anciennes que la fin du XXème siècle. Des personnages comme Emma ou même James Bond sont surtout représentatifs des valeurs de leur époque. Ce qui caractérise les Mary Sue modernes, c’est leur quasi-absence de valeurs et leur égocentrisme confondant.

    Quand une Mary Sue/un Gary Stu apparaît dans une fiction, cette fiction ne sert qu’à mettre en valeur MS/GS, à le/la gratifier, et les lecteurs/-rices sont censé/-es s’identifier à ce personnage. Celui ou celle qui n’arrive pas à s’identifier au personnage (souvent caricatural et presque vide de caractérisation) se retrouvera agacé(e) et énervé(e) plutôt que gratifié(e).

    • J’avoue que je me base surtout sur les films. Cela dit, tu amènes de l’eau à mon moulin : je ne cherchais pas à prouver que James Bond était réellement une Mary Sue. J’ai dit que si l’on qualifie de « Mary Sue » n’importe quel personnage qui en a la moindre caractéristique à n’importe quel moment, cela nous impose de généraliser cette condamnation à presque tous les héros traditionnels et/ou populaires.

      Mais c’est à mon sens un usage abusif du terme, qui en perd sa pertinence à deux niveaux : 1) au niveau descriptif, puisqu’on se met à y fourrer trop de choses différentes, et 2) au niveau critique, puisqu’il englobe désormais des héros et héroïnes à succès qui devraient plutôt nous servir de modèles, ou du moins de cas d’étude. Pourquoi fonctionnent-ils auprès des lecteurs ? Qu’est-ce qui les rend attachants/fascinants ?

      Et sous cette critique de ce qu’est devenu le terme « Mary Sue » (une insulte générique contre n’importe quel protagoniste qu’on n’aime pas), j’essayais plus ou moins habilement d’amener l’idée que, contre nos propres discours théoriques, nous avons dans la réalité le plus grand mal à apprécier des personnages qui ne sont pas « suffisamment parfaits ». Les conseils d’écriture qui avertissent contre des personnages trop parfaits sont donc, à tout le moins, complètement déconnectés de la réalité… Encore une fois, je ne dis pas qu’il *faut* créer des personnages parfaits. Peut-être la question n’est-elle tout simplement pas là. Du reste, qu’est-ce que la perfection ? Je pense que le lecteur lambda a besoin de voir ce qu’il considère comme des défauts soulignés comme tels et punis par l’auteur (besoin crucial de moralité ?). Sauf que chacun a des idées particulières sur ce qui constitue un défaut, et de quelle importance.

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