Questions à Eléonore Duplessis et extrait de À l’essai

Questions à Eléonore Duplessis et extrait de À l’essai

Anciennement parue dans une anthologie de romantic suspense, la nouvelle À l’essai est de nouveau disponible dans l’anthologie de romance contemporaine Romances d’aujourd’hui (aussi en version papier !). Rencontre avec son auteure, Eléonore Duplessis.

Jeanne Corvellec : De quoi parle ta nouvelle, À l’essai ? Peux-tu nous donner une idée de l’histoire en quelques mots ?
Eléonore Duplessis :
Dans cette nouvelle, nous découvrons Juliette, une jeune policière, à un moment charnière de sa vie : son compagnon la demande en mariage et elle a dit oui. Pourtant, au lieu d’être submergée par la joie, elle est envahie par les doutes. Malgré son incertitude, elle fait l’acquisition d’une robe de mariée dans une boutique d’occasion lors d’une enquête. Dès lors, s’immiscent dans son quotidien d’étranges visions et Lucas, un homme qu’elle aime bien…

JC : Comment t’es venue l’idée pour cette nouvelle ?
ED :
Au départ, je souhaitais construire une histoire autour d’une robe de mariée : depuis la culture du coton qui doit donner le tissu jusqu’au moment où la robe est portée par la mariée. J’avais déjà pensé aux visions, mais sans envisager l’aspect policier. Puis, lors de l’écriture, dans le cadre du concours et pour respecter la contrainte de la longueur, la trame s’est modifiée d’elle-même, se simplifiant, faisant naître des personnages sur le coup.

JC : Écris-tu souvent de la romance policière ? Qu’est-ce qui te plaît dans ce genre ?
ED :
C’est le premier texte de romance policière que j’écris. Je me cantonne d’habitude à des histoires d’amour plus simples ou à des contes pour enfants. Pourtant, j’aime lire ce genre de texte, j’aime la complexité des intrigues.

JC : Et, inversement, lui trouves-tu des difficultés ou des défis particuliers ? Si oui, quelle est ta façon de les résoudre ou de les surmonter ?
ED :
La romance policière est particulièrement dure à écrire. Il faut maintenir le suspense jusqu’au bout, introduire les personnages au bon moment, être cohérent et vraisemblable tout en proposant une histoire originale. L’intrigue ne doit être ni trop simple ni trop complexe. Quand je vois que je commence à m’empêtrer dans ma trame, je fais lire mon texte à mon mari. Il essaie de donner son avis en toute impartialité et je lui demande de me dire la suite qu’il imagine. En général, j’écris toujours l’inverse de ce qu’il me décrit pour essayer de surprendre.

Extrait de À l’essai

anthocontemp_petitMinuit sonna ; Juliette ne dormait pas. Son grand lit était vide et froid, mais ce n’était pas cela qui la tracassait : elle avait l’habitude et avait appris à aimer cette solitude. Elle s’était tellement empressée de cacher la robe avant que son fiancé ne la voie qu’elle n’avait pas pris le temps de l’essayer. Cependant, sur l’écran noir du plafond défilaient des mannequins vêtus de magnifiques robes blanches. Les rêves qu’elle n’avait jamais eus enfant se réveillaient maintenant et la hantaient.

Finalement, elle se leva, grimpa sur l’escabeau, poussa de vieilles boîtes de rangement et sortit le précieux sac. Une avalanche de dentelles fondit légèrement sur elle, et elle en frissonna. Elle revêtit son habit de bal, se contorsionna pour lacer le bustier dans son dos et s’égratigna en voulant remonter la fermeture éclair un peu récalcitrante de la jupe.

Peu à peu, la vilaine souillon vit son reflet se transformer en Cendrillon. Elle releva ses cheveux bouclés pour dégager son cou, en ne laissant qu’une mèche ondulée couler sur sa peau. Elle trouva dans son reflet le charme d’un mannequin de magasine et tournoya sur elle-même. La jupe se souleva et dessina une corolle fleurie autour d’elle. Elle s’arrêta et s’effondra sur le lit : sa tête tournait. Elle ferma les yeux, éblouie par la lumière du plafonnier et par tant d’excitation. Dans ses oreilles, elle entendait les battements de son cœur. Elle s’imagina remonter la nef vers l’autel, qu’éclairaient de nombreux cierges. La lumière avait des teintes rougeâtres et sa vision se colorait en sépia, sa robe perdait peu à peu sa couleur blanche et quelques points de couleur rouge vif jaillissaient l’un après l’autre. Une drôle de chaleur envahit son corps, l’image se déforma : un coup de feu, elle qui s’interpose et Lucas qui la regarde avec des yeux écarquillés. Un drame est en train de se jouer.

Juliette courut jusqu’à l’entrée de la maison, y récupéra ses clés de voiture et fila en trombe. Elle se rendit chez Lucas, le propriétaire de Dévore, le café qu’elle adorait fréquenter. Elle était dans un état second et avait l’apparence d’une folle quand elle débarqua chez lui. Elle parlait de malheurs, ses propos étaient complètement incohérents, mais la terreur dans ses yeux était réelle. Lucas tenta de la saisir par les bras pour la calmer, mais elle le repoussa. Son front était brûlant, son corps tremblait et, bientôt à bout de forces, elle s’écroula contre lui.

* * *

Juliette se retourna. Un bruit s’immisçait peu à peu dans le confort douillet de ses rêves, une mélodie qu’elle connaissait sans se souvenir de son nom. Elle ouvrit doucement les yeux, et une lumière maussade l’accueillit. La musique s’arrêta et un petit rire éclata. Elle le reconnut aussitôt et se redressa vivement sur le lit.

« Que fais-tu là, Lucas ? lui demanda-t-elle avec hargne.

— Je te retourne la question : tu es dans mon lit, déclara-t-il malicieusement.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Tu as oublié ta soirée ? C’est bien dommage, car je n’ai pas tout compris. J’aimerais bien savoir pourquoi tu as débarqué chez moi en pleine nuit, en robe de mariée, pieds nus, complètement hystérique et en hurlant que quelqu’un voulait me tuer.

— Où est ma robe ? Mais tu m’as déshabillée !

— Je t’assure que je n’ai pas regardé… enfin, si peu. Alors, tu peux me dire ce qui s’est passé ? »

Elle lui raconta ce qu’il convenait d’appeler une vision. Elle ne comprenait pas, mais il ne la jugea pas : il avait toujours su l’écouter. Un doux silence les enveloppa. Lucas essaya de lui prendre la main. Elle le laissa faire quelques secondes, puis s’éloigna.

« Je dois rentrer. Tu pourrais me laisser m’habiller.

— Tu comptes remettre ta robe de mariée ? Ça risque de lui faire drôle, à Romain, en te voyant. »

Elle grimaça, et il ajouta, en lui tendant quelques habits pliés :

« Je t’ai acheté ça au supermarché du coin. Ce sera moins voyant.

— Ce n’était pas la peine. Je me serais débrouillée.

— Un simple merci aurait suffi.

— Merci », dit-elle avant de s’éclipser.

Elle ne pouvait pas s’attarder chez Lucas, car elle craignait ce qui pouvait y arriver. Elle effectua le chemin du retour sans s’en rendre compte, machinalement, tant son esprit repensait à son aventure. Pas celle de la nuit, mais celle qu’elle aurait pu vivre avec lui, il y a un an, si elle était un peu moins fidèle.

Elle avait découvert son café lors d’une intervention. Une dizaine de clientes s’étaient battues pour lire en tout premier le livre érotique qui défrayait la chronique. C’était un samedi, vers dix-sept heures. Juliette était sur le point de finir sa garde quand elle avait reçu un appel pour aller calmer l’émeute causée par la lecture d’une page du fameux livre au café lors de la présentation mensuelle des nouveautés. Elle s’y était rendue à contrecœur, persuadée de l’absurdité de l’affaire, avant de devoir user de la force pour arrêter les coups qui pleuvaient.

Quand toutes les furies furent mises hors d’état de nuire, Juliette découvrit le patron, accoudé au bar, en train de siroter calmement un café. Il avait un œil au beurre noir, mais ses yeux bleus la transpercèrent lorsqu’il leva la tête du livre de la discorde, qu’il feuilletait. La jeune femme avait été déstabilisée par son charisme envoûtant. Son air détaché l’avait laissée perplexe.

Par la suite, elle était revenue plusieurs fois pour les besoins de l’enquête. Puis elle avait continué parce qu’elle appréciait le lieu et un peu trop le patron, qui saisissait toutes les occasions pour lui adresser son plus beau sourire. À ce moment-là, Romain était en déplacement pour une affaire, comme bien souvent, et elle avait eu un moment de faiblesse. Elle ne pouvait pas se le reprocher : Lucas lui avait tendu un piège. En même temps, elle l’avait un peu aidé : elle avait voulu jouer l’entremetteuse pour une de ses collègues trop timide. Il avait répondu qu’il ne pouvait pas satisfaire ses désirs. Juliette se rappelait encore ses propres paroles :

« J’en étais sûre, tu es gay !

— Et de quoi déduis-tu cela ?

— Tu côtoies toute la journée des femmes sublimes et aucune d’elles n’a réussi à te séduire. Tu n’es pas engagé et, pourtant, tu es beau, séduisant, intelligent, entrepreneur, blagueur, et j’en passe. J’avais donc deux théories : soit tu es particulièrement exigeant (ce que je n’ai que très rarement vu chez un homme), soit les femmes ne t’intéressent pas.

— Tu penses tout ça de moi ? »

Elle avait rougi, comprenant bien que ce qu’il avait retenu était la liste des qualités qu’elle avait énumérées.

« Viens, avait-il ajouté, je vais te montrer pourquoi je ne peux pas. »

Elle avait cru qu’il avait déjà une femme dans sa vie et qu’il voulait lui en montrer le portrait. À la place, elle s’était retrouvée dans la réserve. Il lui avait pris la main avec douceur et, sans qu’elle s’y attende, il l’avait embrassée. Elle aurait dû le repousser, mais elle appréciait trop ce qu’elle ressentait pour interrompre le baiser.

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