Questions à Patricia Hajo et extrait de L’Auteur mystérieux

Questions à Patricia Hajo et extrait de L’Auteur mystérieux

À la fin de l’édition 2013 du concours de nouvelles, nous avons décidé de publier tous les textes finalistes dans des anthologies. L’anthologie de romance contemporaine, intitulée Romances d’aujourd’hui, est à présent disponible et contient, aux côtés de nouvelles de Suzanne Roy, Chloé Duval, Agathe Prudent et Éléonore Duplessis, une première publication chez Laska de Patricia Hajo.

Jeanne Corvellec : De quoi parle ta nouvelle, L’Auteur mystérieux ? Peux-tu nous donner une idée de l’histoire en quelques mots ?
Patricia Hajo :
Une assistante d’édition se reconnaît dans un des romans en lice dans le concours d’écriture organisé par son employeur.

JC : Comment t’es venue l’idée pour cette nouvelle ?
PH :
L’idée d’un amour qui naît sans que les protagonistes ne se rencontrent m’a toujours plu, ce qui m’a amenée à chercher un scénario autre que les histoires d’amour virtuelles. Ou peut-être était-ce un fantasme de l’auteure dont l’éditeur tombe amoureux sans la connaître, avec une inversion des rôles ?

JC : Écris-tu souvent de la romance contemporaine ? Qu’est-ce qui te plaît dans ce genre ?
PH :
J’ai quelques textes à mon actif ; écrire de la romance contemporaine est un véritable plaisir. Ma préférence pour ce genre tient sûrement dans son côté « réaliste ». Il est simple de s’identifier à l’héroine (ou au héros), et surtout de s’imaginer vivre les situations décrites dans les livres, chose pour laquelle j’ai du mal avec la plupart des autres genres. Et depuis l’avènement de la chick-lit, l’accentuation de l’humour et de l’auto-dérision d’une héroïne très « girl next door » ne fait qu’ajouter au plaisir de la lecture.

JC : Et, inversement, lui trouves-tu des difficultés ou des défis particuliers ? Si oui, quelle est ta façon de les résoudre ou de les surmonter ?
PH :
Le défi est peut-être justement de garder ce côté « réaliste » dans les événements, les lieux… Il est plus difficile de débrider totalement son imagination. Heureusement, dans les moments de doute, j’ai quelques amis à qui je soumets des propositions. Leurs critiques sont généralement très pertinentes et m’aident à trouver la bonne voie.

Extrait de L’Auteur mystérieux

anthocontemp_petitIl est déjà tard, mais, en se dépêchant, il lui reste une petite chance, s’encourage-t-elle en fermant la porte sur son capharnaüm. Elle a déjà reculé au maximum le moment de rentrer chez elle, déprimée d’avance par la nouvelle nuit d’insomnie qui l’attend. Bien qu’elle lui ait elle-même décerné l’honorable note de 4/5, elle a reçu un coup en découvrant L’espion qui l’aimait sur la liste des huit textes qui seront soumis au vote du public dès le lendemain.

Elle a besoin de se brûler le corps avec un alcool fort et une dose massive de piment. Et pour ça, La Bodega est l’endroit idéal. Elle demandera à Luis de lui préparer une de ses créations.

Hélas, lorsqu’elle pousse la lourde porte en bois, le grincement des gonds retentit lugubrement dans la grande salle déserte. Même Luis ne sautille plus comme une puce savante derrière son bar. Apparemment, il est encore plus tard qu’elle ne le pensait. Elle s’apprête à rebrousser chemin, totalement démoralisée, lorsqu’une voix masculine l’interpelle :

« Je peux vous aider ?

— Merci, mais je vois que vous vous apprêtez à fermer ! » répond-elle à la voix, qui s’est matérialisée sous la forme d’un homme en veste de cuisine blanche.

En resserrant inconsciemment son étreinte autour de son énorme cabas, comme une noyée à sa bouée de sauvetage, elle ajoute :

« Je ne vous ai jamais vu ici. Qui êtes-vous ? »

En tout cas, il est plutôt séduisant, avec ses épis dorés ébouriffés et ses yeux gris, bordés de cils étonnamment longs et tout raides, qui semblent danser sur elle. Et son sourire… Ah, quel sourire ! Ses lèvres pleines s’étirent doucement, révélant une canine poussant un peu de travers, léger défaut qui le rend encore plus sexy.

« Je suis le chef, explique-t-il sans se laisser démonter par sa réaction. Je quitte rarement mes fourneaux. Alors, vous avez faim ? Si vous n’êtes pas difficile, je peux vous réchauffer un petit quelque chose.

— Je ne veux pas déranger.

— Ne vous en faites pas ! Ça ne prendra que quelques secondes au micro-ondes. Vous avez une préférence ?

— Non. Si vous êtes le chef, je peux bien le dire, j’aime absolument tout ce que vous cuisinez.

— Vous me flattez ! »

Il s’empresse de tourner les talons avant qu’elle ne change d’avis. Et aussi parce que, comme un adolescent face à la fille pour qui il a le béguin, il est à court de mots. De quoi courir se pendre. Heureusement, la cuisine offre une alternative moins… définitive.

Elle a l’air tellement fatigué, la pauvre !

Menteur ! Ce n’est pas pour elle, mais pour toi que tu as envie de la retenir. Pensée ô combien juste, mais inopportune, qu’il chasse aussitôt. Est-ce bien le moment d’écouter cette stupide voix de la sagesse alors que le ciel lui offre une opportunité unique de passer du temps seul avec elle ?

Lorsqu’il revient avec une assiette fumante de chili con carne, elle est déjà installée à sa table préférée, dans le fond. Ce petit coin, loin du brouhaha de la salle, est presque le sien. Elle y travaille en paix, ou se laisse aller à la rêverie en observant le ballet des passants par la grande baie vitrée.

C’est en posant devant elle le verre du Chardonnay qu’elle commande régulièrement qu’il réalise sa gaffe : comment est-il censé connaître ses goûts ?

À son grand soulagement, elle ne relève pas, l’esprit visiblement ailleurs. D’ailleurs, pour son œil averti, impossible de ne pas noter le changement qui s’est opéré chez elle ces derniers jours. Elle, habituellement si distraite quand elle vient seule, toujours pressée de rejoindre son coin, regarde maintenant autour d’elle comme si elle découvrait l’endroit.

« Vous mangez avec moi ? propose-t-elle en se laissant aller contre le dossier de son fauteuil.

— Merci, je suis plein comme un œuf. Mais je peux vous tenir compagnie, si vous voulez.

— Waouh ! Ça arrache, j’adore ! » s’extasie-t-elle en ouvrant grand la bouche et en tirant la langue.

Une vue qui manque de faire rater sa chaise à Renaud. À contrecœur, il se détourne pour échapper à son envie d’attraper cette impudente petite langue rose et de lui faire des choses. Combien de fois ne s’est-il mordu les lèvres jusqu’au sang en la regardant accomplir ce geste, tandis qu’elle se croit à l’abri des regards derrière son palmier, mais dans la ligne de mire de Renaud depuis le passe-plat ? Sauf que, ce soir, elle est devant lui, en chair et en os.

« Je manque à tous mes devoirs, s’excuse-t-il en lui tendant la main. Renaud. Cuisinier et accessoirement co-propriétaire.

— Ah ? Sarah. Assistante d’édition et accessoirement cliente fidèle de votre restaurant. »

Il se retient de justesse d’avouer : « Je sais. » Le reste serait bien trop compliqué à expliquer.

« C’est étrange, enchaîne-t-elle. Je ne vous imaginais absolument pas comme ça.

— Tiens donc ! Et comment me voyiez-vous ?

— Latin. Très brun, basané, très costaud. Avec d’épais sourcils, rit-elle. Et un grand rire chaud.

— Hmm. Désolé de vous décevoir. Je ne suis qu’un très fade blondinet avec un petit rire sec et froid. »

Cette fois, c’est elle qui se retient de justesse de commenter : « Vous êtes tout sauf fade, vous êtes même terriblement séduisant. » Mais ce serait bien trop imprudent, seule avec un inconnu, fût-il le propriétaire, dans la pénombre d’un restaurant vide. À cette pensée, elle sent un horrible frisson glacé remonter le long de sa colonne. Repoussant cet accès de paranoïa inopportun — il ne va quand même pas la tuer et la cacher dans la chambre froide, si ? —, elle change brusquement de sujet :

« Où avez-vous appris à cuisiner comme ça ?

— Je n’ai pas vraiment appris. La cuisine est venue assez tard, à force de voyager. Je fonctionne au feeling et en puisant dans mes expériences des bouis-bouis du bout du monde. Mon métier de base, c’est le vin ; je suis œnologue.

— Comme Luis ?

— Pas exactement. Il est sommelier. Mais, bref… j’ai grandi au milieu des vignes. Ma vocation était une évidence, je suppose.

— Vous venez de quelle région ?

— Mes parents gèrent un vieux domaine viticole avec des chambres d’hôtes en Afrique du Sud, à Stellenbosch. Tout ce que vous voyez là n’est une pâle copie de leur restaurant.

— C’est très réussi, je trouve.

— Merci. On aimerait avoir la fréquentation du McDo d’à côté, soupire-t-il.

— Vous devriez vous estimer heureux après seulement huit mois, commente-t-elle. Il faut simplement continuer à vous faire connaître. »

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