Questions à Suzanne Roy et extraits de 2 nouvelles

Questions à Suzanne Roy et extraits de 2 nouvelles

Les nouvelles inédites contenues dans les anthologies ne sont pas toutes des premières parutions ! Suzanne Roy, qui est l’auteure de deux romans contemporains anciennement parus chez Laska, nous a fait le plaisir de participer au concours de nouvelles deux années d’affilée. Résultat : En enfer avec toi (aussi disponible individuellement), Parce que je t’attendais et Échange de bons procédés.

Jeanne Corvellec : Le concours de nouvelles 2013 s’est déroulé de façon anonyme, mais tu avais déja publié aux Éditions Laska. Pensais-tu qu’on te reconnaîtrait ? Est-ce que cela t’a fait aborder l’écriture de Parce que je t’attendais et Échange de bons procédés différemment, ou bien as-tu préféré faire abstraction de cette possibilité ?
Suzanne Roy :
En fait, je ne peux pas écrire autrement que l’histoire qui s’impose d’elle-même. Et comme je fais toujours dans des registres assez variés, et qu’il n’y avait ni bébé ni vampire, je me suis dit que j’avais une chance de ne pas être repérée! (L’année d’avant, j’avais fait 2 histoires avec des vampires). Résultat: il n’y a qu’une personne qui m’a posé la question (pour une des deux nouvelles seulement), alors je pense que je m’en suis quand même bien tirée! À moins que les autres aient joué le jeu.

JC : Trois de tes nouvelles se trouvent dans ces anthologies, qui représentent bien les différents genres dans lesquels tu « sévis » : En enfer avec toi est complètement fantastique, avec des vampires ; Parce que je t’attendais contient juste un élément paranormal, et Échange de bons procédés est une simple romance contemporaine. As-tu un genre que tu préfères écrire parmi les trois ?
SR :
Non. Quand j’ai une histoire, je la porte jusqu’au bout, peu importe le genre ou le sujet. À partir du moment où les personnages vivent dans ma tête, ils peuvent naître sur papier. Tout le reste (que ce soit le genre ou la longueur) n’existe plus quand je plonge dans l’écriture.

JC : Qu’est-ce qui te paraît le plus intéressant dans ces genres respectifs : fantastique, paranormal (la limite entre les deux n’est pas forcément très claire), contemporain ?
SR :
Le fantastique est possiblement le genre où j’ai le plus de plaisir à créer, parce qu’il me permet souvent de mettre en lumière notre réalité actuelle à travers un trait qui n’existe pas dans notre univers. Par exemple, dans En enfer avec toi, on voit à quel point les êtres qui sont différents de nous peuvent ne pas s’accepter. Or, nos différences peuvent être attirantes pour d’autres. Ce que j’aime avec le vampire, le loup ou le félin, c’est de montrer que la bête, elle est en nous et non dans nos différences.
Pour le paranormal, tel que je l’utilise dans Parce que je t’attendais, c’est juste le brin de poussière qui fait douter du fait que cela puisse être vrai (la sorcellerie, dans ce cas précis), mais avec ou sans ça, l’histoire se tenait, je crois. J’ai même hésité à garder tout ce volet, mais vu l’endroit où l’histoire se passe, j’aimais bien l’idée que la magie existe (oui, parce qu’elle existe là-bas, mais pas de cette façon-là, évidemment).
Et pour le contemporain, la plupart du temps, je trouve ça léger à écrire (je fais une exception pour La Perte, bien sûr). Ça me détend. Je n’ai pas à gérer des propriétés paranormales, et pour le lecteur, c’est parfois plus facile de se rallier à l’histoire…

JC : Et, dans chacun des cas, qu’est-ce qui est le plus difficile pour toi ? Comment t’en sors-tu à cet égard ?
SR :
Le plus difficile, c’est de rendre le côté fantastique crédible. De l’utiliser autrement que pour faire « à la mode ». Il faut que ça apporte quelque chose à l’histoire. J’aime quand on réfléchit sur la nature humaine à travers des yeux qui ne sont pas les nôtres. Contrairement aux vampires, on peut croire que l’humain est faible, or il est capable de petites comme de grandes choses. Il suffit de regarder les guerres pour voir à quel point l’humain est la pire des bêtes. Et la plus noble aussi, quand elle veut bien.

Extrait de Parce que je t’attendais

AnthologiePara_petitComme chaque fois que j’étais angoissée, je me réfugiai dans la forêt. Alors que je me penchais pour cueillir quelques brins de muguet, je me permis un moment de quiétude. Immobile, les yeux fermés, à laisser le murmure des arbres qui dansaient au vent chasser mes réflexions pour me détendre. Malheureusement, les seules images qui me passèrent par la tête furent celles de ce baiser, provoquées par cet effleurement ridicule, la veille, dans l’entrée de ma propre maison. Une vision. Une possibilité. Une certitude. Dans un soupir, je chassai cette idée de mon esprit.

« C’est un imbécile ! Il ne comprend absolument pas ce que je fais. Il vit à Paris et je n’ai pas l’intention de lui tomber dans les bras, compris ? »

Je parlai à voix haute en levant les yeux vers le ciel. J’espérais que quelqu’un m’entende, ou peut-être cherchais-je à me convaincre moi-même ? Le ciel, les anges, le destin… peu importait ! Tout sauf croire que Jérémie et moi… enfin… à la limite, je n’avais vu qu’un baiser. Ça ne voulait probablement rien dire. Mon rêve d’adolescence ne pouvait pas se réaliser. Le temps avait passé et chacun avait fait d’autres choix…

C’était trop tard pour se retrouver.

Un craquement résonna au loin et me fit sursauter. Qu’est-ce que ça pouvait être ? Un sanglier ? Ils étaient rares, cette année, mais ce n’était pas impossible. Afin de me préparer au pire, je me relevai d’un trait et guettai l’endroit où j’avais perçu un bruit, les sens en alerte.

« Y a quelqu’un ? »

Cette voix ! C’était celle de Jérémie et elle annonça sa présence bien avant que l’homme n’apparaisse dans mon champ de vision. Ma première idée fut de rester figée sur place, en espérant qu’il ne me distingue pas au travers les arbres, mais avec cette robe blanche, il m’était plutôt difficile de passer inaperçue. Pourtant, c’était hors de question que je prenne la fuite ! Quand il me vit, je perçus mes doigts qui écrasaient le muguet et, pour ne pas perdre contenance, je demandai avec une voix rêche :

« Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je viens me promener en forêt. Je ne savais pas que c’était interdit.

— Il est quoi ? Sept heures du matin ? raillai-je.

— Je suis un lève-tôt. Et je vois que je ne suis pas le seul. »

Il passa son regard sur ma personne, de haut en bas, puis afficha un sourire plus franc en percevant ce que je tenais entre mes mains.

« Du muguet ? Tiens, je pourrais peut-être en cueillir un peu pour ma mère ? Elle adorait que je lui en ramène quand j’étais petit. »

Il se rapprocha et j’eus un geste de recul, un peu idiot, j’en conviens, et je tentai, un peu maladroitement, d’expliquer ma réaction :

« On devrait rentrer… il va pleuvoir.

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est à peine s’il y a des nuages !

— C’est le vent, il… il tourne. »

Jérémie observa autour de lui avec un air intrigué, comme pour vérifier si je disais vrai, mais j’étais douée pour certaines choses et le temps en faisait partie. Sans se soucier de mon alerte, il se pencha juste devant moi et entreprit de cueillir quelques brins de muguet. Je reculai d’un pas en prenant garde à ne pas me casser la figure. Si je m’éclipsais, il ne pourrait rien redire. Après tout, je venais tout juste de le mettre en garde contre la pluie. Une brise légère se faufila sous ma main, annonçant que le temps tournait plus vite que je ne l’avais prévu. Je sentis l’air qui se gorgeait d’humidité. Au lieu de m’éloigner avant que la pluie ne tombe, je fermai simplement les yeux et attendis. Jérémie, toujours sur le sol, ne remarqua rien, mais, trois minutes plus tard, une goutte tomba sur ma tête, puis d’autres martelèrent les feuillages. La forêt se mit à s’assombrir, à se mouvoir et à dégager une odeur divine à laquelle je ne savais pas résister.

« Eh bien ! On dirait que tu as vu juste ! » reconnut Jérémie en se relevant.

Saisie par la réalité de sa présence, je le fixai sans bouger, mais je m’entendis dire :

« Tu devrais rentrer.

— Et toi, alors ?

— Moi… j’aime la pluie. »

À peine formulai-je ma pensée que les gouttes se mirent à tomber davantage. Je relevai la tête pour sentir la caresse de l’eau et la fraîcheur du vent sur ma peau. Hormis cela, plus rien n’existait. Pas même Jérémie, que je m’efforçais d’oublier depuis qu’il était revenu à Montarlot. Il y a si longtemps que je ne m’étais sentie aussi bien sous la pluie !

« Oh, bon sang… »

La voix de Jérémie me tira de cet état d’abandon dans lequel je m’étais laissée glisser, mais à peine ouvris-je les yeux que je remarquai sa proximité et qu’une vague impression de déjà-vu me traversa l’esprit. Ce baiser qui m’était apparu… c’était maintenant !

À cause de l’humidité, sa main se colla à la frontière de ma joue et de mon cou, mais son regard, lui, était follement incisif.

« Tu es… magnifique… »

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Extrait de Échange de bons procédés

anthocontemp_petit« Allez, les amoureux ! Venez vous reposer un peu ! Chloé, j’ai préparé ta chambre. Ton père m’a dit que j’étais vieux jeu quand j’ai voulu en préparer une pour ton ami, alors… voilà. Je suppose que ça ne vous dérange pas de dormir ensemble ? »

Le visage de la jeune femme afficha sa surprise, et sa bouche, qui s’ouvrit bêtement, se referma lorsque le bras de Nicolas se resserra autour de sa taille.

« Pas du tout. C’est déjà tellement gentil de vous être donné tout ce mal. Merci, Agathe.

— Allons donc, ce n’est rien. Chérie, si tu faisais visiter la maison à Nicolas pendant que je termine le repas ? »

Elle regarda sa mère disparaître à la cuisine et tenta de conserver un air serein, mais son angoisse augmentait. Quand elle sortait avec Dave, jamais il n’avait eu le droit de dormir dans sa chambre ! Et maintenant, elle allait partager son lit avec son patron ? À la limite, avec Alex, mais… Nicolas ?

« Ne t’inquiète pas. Je dormirai par terre », murmura-t-il en collant sa tête contre la sienne pour que personne ne l’entende.

Pinçant les lèvres, elle afficha un air désolé, puis commença à lui faire la visite en essayant d’oublier toute cette histoire ; mais même en ouvrant toutes les portes et en forçant la note pour sourire, il lui fut impossible de cacher sa contrariété à Nicolas. Une fois dans sa propre chambre, le visage de Chloé s’empourpra à la vue du lit et elle ne put s’empêcher de fermer la porte derrière eux pour se confondre en excuses :

« Pardon ! Je te jure que je n’ai jamais songé que ma mère nous mettrait dans la même chambre !

— À ton âge ? la taquina-t-il.

— J’aurais dû m’en douter, c’est vrai, bafouilla-t-elle en rougissant de plus belle, mais c’est la première fois qu’elle me permet de dormir avec quelqu’un. Enfin… avec un homme. Et comme c’est Alex qui devait m’accompagner… j’avoue que ça m’est un peu sorti de la tête… »

Il posa ses mains sur les épaules de Chloé et se pencha vers elle pour retenir le regard paniqué de la jeune femme.

« Chloé, cesse de t’en faire pour si peu. Je dormirai par terre. Et si ça peut te rassurer, je ne ronfle pas. Enfin… à ce que je sache ! »

Sa plaisanterie trouva preneur, et comme Chloé laissait échapper un petit rire, il insista :

« Par contre, en échange, tu ne me devras plus une, mais deux soirées de bienfaisance ! »

Un autre rire plus tard, moins nerveux cette fois, elle retrouva un visage plus détendu et empreint de gratitude.

« C’est tellement gentil de faire ça pour moi.

— Je t’ai dit que je serais le meilleur petit ami qui soit. Et je tiens toujours parole. »

Un autre rire lui répondit, et pendant une fraction de seconde, Nicolas eut la sensation qu’elle venait de lui jeter un regard différent. Non plus le regard d’une employée sur son patron, mais celui d’une femme qui observe un homme. Le cœur rempli d’espoir, il espérait que son intérêt deviendrait réciproque. D’ailleurs, il avait bien envie de remplir son rôle de petit ami à la perfection. Tellement que Chloé n’aurait plus qu’une seule envie : qu’il le devienne vraiment !

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