Un marquis pour l’an 2000 – Chapitre 20 (Benjamin)

Juillet 1999

Pour la première fois depuis bien longtemps, Benjamin de Kervalec était dépassé par les événements. Il ne savait pas quoi penser de ce qui lui était arrivé. Il s’était endormi au petit jour après une nuit d’amour avec Sarah, au terme de laquelle il lui avait annoncé son intention de rompre. La jeune femme l’avait évidemment mal pris, il l’avait deviné, malgré qu’elle n’ait pas dit grand-chose, mais il avait fait semblant d’ignorer son chagrin. Ce matin, ou plutôt ce soir, il avait été réveillé par une fille étrange, vêtue comme un homme, qui parlait un langage incompréhensible et prétendait que son château appartenait à une certaine baronne de Saint-Méléant dont il n’avait jamais entendu parler. Le peu de meubles qui ayant échappé au pillage et au saccage avaient disparu, jusqu’au revêtement des murs ! Pour couronner le tout, il avait découvert des documents étranges, imprimés sur un drôle de papier blanc comme neige, reproduisant des lettres de sa sœur dans lesquelles elle parlait de lui, de sa disparition il y a trois mois… Sur le moment, il alla jusqu’à songer à une basse vengeance de la part de Sarah. Cette femme était issue d’une lignée dont la réputation de sorcellerie, ici en Bretagne, était établie. Comme tout Breton, il croyait au surnaturel et à la magie, ayant baigné dedans toute son enfance, mais il était impossible que cette folle de Sarah l’ait tenu endormi pendant plus de trois mois !

portraitEt cet étrange véhicule qui fonctionnait par lui-même et faisait un bruit infernal…

Il avait eu si peur qu’il était retourné vers le seul refuge possible : le château. Le vieil homme bizarre en avait refermé les portes, qu’à cela ne tienne, il connaissait le moyen de s’introduire à l’intérieur par d’autres chemins.

La trappe existait encore, elle conduisait à la cave puis aux cuisines. Cependant, elle semblait bien vermoulue et prête à tomber en poussière ! Et la cave, qui avait été entièrement vidée, paraissait abandonnée comme le reste. C’était tapissé de toiles d’araignées et il ne restait plus une bouteille ! Après le pillage du château, il avait regarni en partie les rayonnages afin de pouvoir offrir à ses conquêtes quelque bon cru… Ils en avaient d’ailleurs bu, Sarah et lui…

Assis sur le lit défait, dans la seule pièce qui semblait avoir échappé au pillage de 1790 et à celui d’aujourd’hui, Benjamin consultait la pile de documents qu’il avait récupérés dans le salon vide et qu’il n’avait pas eu le temps de lire entièrement.

Ce qu’il découvrait le glaçait d’horreur.

Il y avait là, sur ces feuillets étranges, tout le futur. Des lettres de sa sœur, des actes de notaire, des papiers à l’entête de la République française et datés de 1794 où il était question de la confiscation de ses biens en tant qu’émigré. Il n’avait jamais émigré ! Il avait toujours caressé le rêve de partir s’installer en Amérique, mais il n’avait pas eu le temps de passer à l’acte.

Les lettres d’Anne étaient probablement ce qui lui portait le coup le plus rude. Elles s’étiraient jusqu’en 1830 ! 1830 ? Comment était-ce possible ?

Benjamin sentit le décor vaciller autour de lui. Il trembla et se frotta les tempes.

« Allons, allons, c’est un mauvais rêve ! Je vais me réveiller ! »

Il se replongea dans ses souvenirs les plus récents, enfin, ceux de sa nuit avec Sarah… avant que tout ne devienne un grand n’importe quoi. Il se souvenait vaguement être sorti du sommeil à un moment et avoir trouvé la place vide à côté de lui. Il avait alors levé la tête, encore tout embrumé de sommeil, et il avait vu Sarah devant la coiffeuse, habillée de pied en cap, coiffant son bonnet de dentelle d’un geste calme. Il s’était dit que c’était parfait ainsi. La jeune femme ne semblait pas effondrée après leur rupture et s’apprêtait à rejoindre ses pénates. Puis il avait eu la sensation de se rendormir ; pourtant il avait vu, confusément, sa maîtresse congédiée debout au pied du lit, immobile, le regard étrange, parlant toute seule dans une langue inconnue. Il avait voulu bouger mais en avait été incapable. Elle avait alors prononcé une sorte d’incantation maléfique qui l’avait glacé et rendu muet. Quels étaient ces mots, déjà ? Benjamin se creusa la cervelle pour essayer de se rappeler ces paroles… Il était question de temps qui s’arrête, de néant, de prononcer un nom… Sur le moment, son esprit avait capté le message, mais ses membres refusaient de lui obéir. Il était comme paralysé et ses yeux s’étaient refermés… mais il entendait toujours.

Il était sûr que Sarah lui avait jeté un sort, un sort qui avait fonctionné et avait stoppé le cours du temps pour lui. Il n’y avait qu’à voir le contraste entre cette chambre et le reste du château pour en être convaincu. Son reflet, capté dans le miroir de la coiffeuse, lui avait assuré qu’il était resté le même que la veille.

Non, c’était impossible ! C’était de la folie !

Benjamin était un féru de sciences : c’était la seule chose dans la vie, à part le jeu et les femmes, qui l’intéressait. Dans son enfance, il avait adoré étudier les formules mathématiques et plus tard, les travaux des plus grands savants. Il croyait à la raison mais, étrangement aussi, à l’irrationnel, aux fées, aux anges, aux sorcières… plus encore peut-être qu’à Dieu !

Combien de temps était-il resté suspendu dans les limbes ? Des mois, des années ?

En quelle année sommes-nous ? se demanda-t-il, plus loin que 1830 ? Où étaient sa sœur et ses amis ? Étaient-ils devenus des vieillards ? Étaient-ils morts ? Son cerveau ne pouvait envisager une telle aberration. Il se sentait devenir fou. Il fallait qu’il découvre ce qui s’était passé. Et si tout ça n’était qu’une machination ?

* * *

La nuit était tombée. Puisque la fille n’était pas revenue, Benjamin avait pris la décision d’aller trouver lui-même cette baronne de Saint-Méléant. Trempé et chiffonné, il puisa dans la garde-robe qu’il avait à sa disposition au château, dans cette même chambre épargnée par les voleurs. Ses vêtements étaient bien là, témoignage muet et rassurant de ce qui avait constitué son univers. Ils étaient tels qu’il les avait laissés la veille, comme tout le reste. Il enfila une culotte de drap plus commode, un vêtement de cheval, ainsi qu’une redingote à l’anglaise au col rabattu de couleur marron doré, sur une chemise et un gilet de taffetas assorti rebrodé de fil doré. Enfin, il mit ses bottes de cuir, un peu crottées mais si confortables. Il n’oublia pas son chapeau ni son épée.

La pluie avait cessé de tomber. Benjamin avait remarqué de la lumière dans une petite chaumière au fond du parc. C’était sans doute la demeure de cet homme plutôt rustre qui l’avait carrément mis dehors tout à l’heure… Le jeune homme avait pourtant besoin de son aide pour trouver le chemin de la demeure de cette femme, aussi dut-il ravaler sa fierté et se résoudre à frapper à sa porte.

Le vieux gardien se contenta de froncer les sourcils en le découvrant sur le seuil.

« Z’êtes encore là, vous ? » fit-il, impressionné malgré lui par la prestance du personnage. Décidément, ce saltimbanque, ou quoi qu’il fût, portait rudement bien le costume d’époque.

Benjamin fit un effort surhumain pour sourire.

« Pardon, mon brave, auriez-vous l’amabilité de m’indiquer la route à suivre pour se rendre chez cette baronne de Saint-Méléant dont on m’a parlé tantôt ? »

L’homme se gratta le crâne et considéra son visiteur avec consternation.

« Bon, vous suivez le chemin de terre après le grand portail, jusqu’à la route départementale. Là, vous roulez environ trois kilomètres et vous y êtes. C’est facile à trouver, c’est une grande bicoque rococo avec un parc autour et une grande grille de fer forgé. »

Voyant le regard manifestement perdu de son interlocuteur, le vieil homme se demanda s’il avait saisi.

« Combien de temps faut-il pour y aller à pied ? demanda celui-ci.

— À pied ?

— À moins que vous n’ayez des chevaux ? Mais l’écurie est vide, il me semble…

— Ah oui ! J’espère que vous aimez marcher ! Bah, pour un grand gaillard comme vous, marchant d’un bon pas… un peu moins d’une heure, j’dirais.

— Bien ! Ça n’est pas aussi loin que je le craignais…

— Et vous allez partir maintenant, à la nuit tombée, habillé comme vous l’êtes ? demanda le gardien incrédule.

— Ces vêtements sont les plus confortables que je possède… Pourquoi vous chagrinent-ils ?

— Oh, ils ne me chagrinent pas, c’est juste que vous allez finir à l’asile de fous. »

Benjamin fronça les sourcils, il ne comprenait pas.

Pris d’une sorte de pitié et plus encore, d’un sentiment étrange qu’il n’arrivait pas à définir, M. Le Pen décida de faire entrer cet énergumène et de lui offrir un verre avant qu’il n’affronte une longue marche de nuit en rase campagne.

Benjamin accepta. Il se sentait si déphasé qu’il se dit qu’un bon verre d’alcool lui ferait sans doute du bien. L’intérieur du vieil homme était plutôt rassurant, quoique étrange sous bien des aspects. La pièce où il entra était une grande salle à manger traditionnelle comme il y en avait dans bien des maisons bretonnes, avec sa table en bois massif et sa cheminée. Il prit place sur un banc et posa son épée et son chapeau près de lui. Le vieux gardien lui servit alors un grand verre de cidre maison tel qu’il en buvait dans son enfance. Quelle que soit l’époque, cela au moins n’avait pas changé ! L’homme était silencieux, presque bourru : un vrai paysan breton. Benjamin parcourait du regard la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Elle était encombrée d’objets, dont certains lui étaient familiers et d’autres, totalement inconnus.

« Depuis quand vivez-vous là, mon brave ? demanda-t-il.

— Depuis que la baronne a hérité et s’est installée ici avec son mari en 1969. On est en 1999, faites le compte ! »

Le visage de Benjamin devint livide. Il était comme frappé par la foudre. Le gardien s’inquiéta de lui voir cette mine et s’exclama :

« Oh, mais vous avez pas l’air bien, mon petit gars. Vous devez pas avoir beaucoup mangé ces temps-ci, je parie… Vos métiers, c’est bien joli, mais ça nourrit pas son homme, pas vrai ? Bougez pas, je vais vous chercher quelque chose à la cuisine. »

Il se leva et sortit de la pièce d’un pas un peu traînant. Benjamin était resté cloué sur son banc. Quelle année avait-il dit ? 1999 ? C’était impossible ! C’était un mauvais rêve, une illusion, il n’était pas éveillé… Il dormait encore et tout ceci était un cauchemar généré par quelque drogue que lui avait administré Sarah la sorcière ! Il en avait pris autrefois en Amérique, chez les Indiens : il savait l’effet que certaines drogues pouvaient avoir sur le cerveau.

Il se leva pourtant comme un automate et se dirigea vers le mur où étaient punaisés des morceaux de carton. Là se trouvait une espèce de calendrier avec les mois, les jours et le nom des saints. L’année qui était inscrite en gros caractères dorés, au-dessus des colonnes, était bien 1999 !

Benjamin fit alors une chose qu’il n’avait pas faite depuis bien longtemps : il se signa.

« Seigneur, si c’est votre punition pour mes péchés, je vous en prie, épargnez-moi ! Si c’est un sortilège du malin, délivrez-m’en ! »

À côté du calendrier se trouvait une sorte de sculpture en bois verni qui représentait la pointe bretonne couronnée d’un drapeau noir et blanc et qui portait des inscriptions dans la langue locale.

Le vieil homme était de retour et semblait ravi de trouver son invité sur ses pieds plutôt qu’évanoui sur le sol. Il remarqua l’intérêt que celui-ci portait à ses souvenirs de pacotille. Benjamin déchiffrait machinalement à haute voix l’espèce de maxime écrite en lettres dorées sur l’objet pour touristes.

« Ben ça alors ! fit Le Pen. Vous parlez breton ? »

Benjamin lui répondit dans cette langue. Évidemment qu’il parlait breton ! Quelle question ! Il avait passé toute son enfance ici, dans ce château !

Le vieux gardien souriait. Il entama une conversation dans sa langue natale avec un plaisir évident.

« Plus personne ne parle breton de nos jours, c’est une pitié ! Ils l’enseignent bien dans les écoles, mais ça n’intéresse plus les jeunes. C’est bien qu’un garçon de votre âge sache encore le parler ! »

Benjamin s’était mis à table devant une grosse miche de pain, du jambon de pays et une motte de beurre salé.

« Allez-y, mangez, c’est que des bons produits. Là-dedans, y a ni conservateurs ni trucs chimiques ! » lui assura le vieil homme.

Le personnage arrogant et autoritaire que le vieil Yvon Le Pen avait eu devant lui à peine quelques heures auparavant, n’était plus qu’un pauvre jeune homme affamé et complètement désorienté. Il avait l’air perdu dans ses pensées, absorbé par quelque réflexion profonde.

C’est sans doute un paumé, pensait le vieil homme, mais il a quelque chose de fascinant. Et puis il parle breton ! Aucun doute qu’il est du coin !

« Comment c’est, vot’nom ? demanda-t-il.

— Benjamin de Kervalec.

— Ah ! Je savais bien que vous étiez d’ici, y a qu’un breton pour parler aussi bien breton ! J’avoue même que j’ai pas tout compris de ce que vous m’avez dit, c’est peut-être que vous êtes du Morbihan… ou des côtes d’Armor, mais j’ai reconnu un compatriote… D’où vous êtes ?

— D’ici.

— Du Finistère ? »

Benjamin se souvint de l’appellation donnée aux départements français en 1790 : le sien s’appelait ainsi.

« Oui.

— Z’êtes pas très bavard tout à coup ! Enfin, je suis content de voir que vous vous êtes calmé… Z’étiez un peu énervé tout à l’heure, au château… C’est cette pauvre demoiselle qui vous avait mis dans cet état ?

— Je crains d’avoir été quelque peu brutal avec elle, s’excusa Benjamin, tout à coup abattu. Qui est-elle ?

— Je sais pas trop. Une Parisienne, elle est arrivée il y a pas longtemps, elle travaille pour la baronne, je crois. Elle l’a embauchée pour faire des recherches généalogiques. C’est une toquée des châteaux anciens à ce qu’elle m’a dit, et elle m’a demandé de lui faire visiter celui-là.

— Que cherche-t-elle ?

— Des ancêtres ! Comme tous les nobles, la baronne est allée dénicher les siens dans les archives… Mais elle a engagé cette fille pour retrouver un aïeul ou je sais pas quoi qui aurait vécu sous la Révolution ! Je vous demande un peu ! Quel intérêt d’aller déterrer tous ces vieux machins ?

— Vous savez qui était cet ancêtre ?

— Non, ça, je sais pas ! »

Benjamin avait du mal à avaler la nourriture. Une boule se formait dans son estomac. Forcément, il n’avait pas mangé depuis… deux cent six ans ! Bigre !

« Vous connaissiez l’existence de cette chambre du rez-de-chaussée ? » poursuivit-il.

Le vieil homme s’anima, comme s’il venait de se souvenir d’une chose incroyable.

« Bon Dieu, non ! Et pourtant, ça fait quarante ans que j’arpente le château de long en large. Je l’entretiens, j’y fais des petites réparations ici ou là, mais cette pièce, je l’avais jamais vue ! Comment vous l’avez trouvée, vous ?

— Je crois que c’est cette… demoiselle qui l’a trouvée.

— Mais vous étiez pas dedans ?

— Si fait, j’y étais… »

Le vieil homme fronça les sourcils.

« Ne cherchez pas à comprendre… Ce serait fastidieux ! » ajouta Benjamin avec lassitude.

Puis il se leva comme pour partir. Mais pour aller où ? Il ne savait rien de ce qui l’attendait dehors. Il était seul dans un monde, dans une époque qu’il ne connaissait plus.

La tête lui tournait.

« N’allez pas vous mettre en route dans cet état ! lui dit le gardien. Je crois que vous tenez pas bien la chopine. Ah, ces jeunes ! Ça veut boire et ça sait pas ! »

Benjamin était sur le point de répondre que personne ne « tenait la chopine » aussi bien que lui, d’habitude, et que c’étaient sûrement les deux siècles qu’il venait de passer suspendu dans l’éther qui l’avaient rendu un peu faible. C’était surtout la découverte de son infortune qui le travaillait. S’il ne se reprenait pas tout de suite et ne faisait pas front devant l’ennemi, il allait devenir fou. Comment l’esprit humain pouvait-il encaisser un tel choc ? Personne ne le savait, car personne n’avait sans doute jamais vécu ce qu’il était en train de vivre.

Le vieil homme lui proposa de l’héberger pour la nuit. Benjamin accepta. Il n’avait guère envie d’être seul, et puis il était ivre. Après le cidre, il avait attaqué la bouteille de rhum des Antilles que le gardien du château lui avait sortie d’un placard. Soutenu par le vieil homme, il tituba jusqu’à l’étage et s’écroula sur un lit dans une chambre aux meubles cirés, aux rideaux à carreaux rouge et blanc et aux chaises paillées, qui lui sembla modeste mais propre. Il n’y avait pas de vermine dans le lit et les draps sentaient bon.

« Les WC sont au fond du couloir à droite, si jamais vous avez envie… » lui glissa son hôte avant de le laisser sombrer dans un sommeil profond.

À son réveil, peut-être que tout ça n’aurait été qu’un mauvais rêve…

1 commentaire
  1. C’est une très bonne idée que d’avoir rajouté ce passage qui nous permet d’appréhender la façon dont Benjamin prend conscience de son étrange situation. Cela donne une envergure nouvelle à son personnage, et approfondit l’histoire. Je regrette juste que tu n’aies pas davantage développé la façon dont tous ces bouleversements le secouaient. Bien que le dernier élément soit présent, on ressent plus son incompréhension que son effroi d’être ainsi passé d’une époque à une autre. D’un autre côté, ça étaye d’autant la force de son caractère, élément qui lui permettra, entre autre, de surmonter cette épreuve. J’ai aussi beaucoup aimé retrouver le personnage de ton gardien, qui entre bon sens breton et fugace intuition, colle parfaitement à la situation.

    En tout cas, ça a été un plaisir que de lire ce chapitre ajouté. Merci de l’avoir écrit Manon.

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