Une histoire, un lieu

Une histoire, un lieu

Le cadre géographique d’une histoire est un point important. Impossible de le laisser dans le flou : ce sont les petits détails, le décor d’une terrasse, le parfum des manguiers, le cri des mouettes, qui vont donner richesse et saveur au récit.

Mais alors, comment le choisir ?

Première solution : écrire sur ce qu’on connaît. D’ailleurs, regardez les auteurs américains, ils écrivent souvent des histoires se déroulant dans leur région/leur ville. Pour un auteur français, direction la Bretagne, Paris ou les gorges de l’Ardèche. À la rigueur Sydney, si vous y avez passé vos vacances. Avantage : on connaît plus ou moins les lieux (encore que je parviens régulièrement à me perdre dans ma propre ville, mais passons), on a des repères immédiats, souvent des anecdotes à raconter.

Seconde solution : opter pour une destination qui vous fait rêver. Après tout, la romance, c’est avant tout du rêve, non ? À vous les grands espaces ! Tokyo, l’Afrique du Sud, l’Ouest américain ou encore les îles du Pacifique s’offrent à vous. Vous n’y avez jamais mis les pieds ? Qu’importe, un petit tour sur Google Earth, quelques recherches sur Internet et tout le monde ou presque n’y verra que du feu. Paradoxalement, vous avez aussi moins de risques de tomber sur un lecteur qui connaît l’endroit (et donc, susceptible de repérer une erreur grossière) que si vous écrivez sur Paris, pour un lectorat français, sans jamais y avoir mis les pieds.

Troisième solution : placer l’intrigue dans une ville imaginaire (comme Forks, cette petite ville des États-Unis où il pleut si souvent que les vampires peuvent s’y promener sans briller au soleil…) Avantage : pas de recherches, on fait ce qu’on veut et au moins, vous ne risquez pas d’être poursuivi par l’office du tourisme pour avoir médit du climat. (Même si tout le monde sait que Gotham City n’est qu’un autre nom pour New York).

Voyons un peu tout cela en détails.

Écrire uniquement sur ce que l’on connaît relève de l’utopie.

D’une part, parce que même dans la réalité, deux personnes différentes ne porteront pas le même regard sur une ville. Par exemple, je doute que les colons anglais aient eu la même vision de l’Inde que les autochtones. De la même façon, un touriste n’abordera pas la ville de la même façon que quelqu’un qui y travaille depuis vingt ans.

D’autre part, parce que si les romanciers étaient limités à ce qu’ils connaissaient, il n’y aurait pas beaucoup d’histoires possibles. Notamment tout ce qui concerne les romans historiques, tant qu’on n’a pas inventé la machine a remonter le temps.

Enfin, à partir du moment où on pose l’étiquette « roman » sur une œuvre littéraire, un contrat implicite se noue avec le lecteur : ceci est une œuvre de fiction, ce n’est pas la vérité.

Cela n’implique pas, bien sûr, qu’on puisse écrire n’importe quoi. Le plus important est que le tout reste crédible et cohérent. Rien ne vaut une bonne documentation, un bêta-lecteur spécialiste de l’époque et/ou de la région… Mais attention à ne pas sombrer dans le catalogue touristique ! La description de tous les monuments devant lesquels passent les personnages, si elle n’apporte rien à l’histoire, devient vite fastidieuse. En revanche, si en arrivant devant un immeuble abandonné (qui lui, peut être parfaitement fictif), l’auteur nous décrit son état de délabrement, les herbes folles qui poussent dans la cour, l’odeur de moisissure, les grattements qu’on entend l’intérieur, le lecteur va commencer à s’inquiéter pour les personnages et vouloir savoir ce qu’il se passe ici. Autrement dit, c’est un subtil dosage entre véracité des lieux et imagination qui révèle la « patte » de l’auteur.

De la même façon, le fait que l’histoire se déroule, par exemple, à New York plutôt qu’à Vichy, a une influence sur l’histoire, parce que les mentalités ne sont pas les mêmes d’un endroit à l’autre, on n’y trouve pas les mêmes commerces, les mêmes institutions… Un exemple qui me vient à l’esprit : en France, à cause des nombreuses séries télévisées policières américaines, beaucoup de français sont persuadées que la police ne peut entrer chez eux sans mandat de perquisition. Sauf que le mandat de perquisition n’existe pas en droit français… Si, pour une raison ou pour une autre, ce détail est primordial dans votre histoire, mieux vaut la situer aux États-Unis.

Pour en revenir à mes trois solutions de départ, elles aboutissent donc finalement plus ou moins au même : il y aura toujours une part d’inventé, que ce soit l’appartement de l’héroïne, les lieux qu’elle visite ou la ville dans laquelle elle vit. Le niveau de détail change, mais au final, on en revient toujours au talent de l’illusionniste.

Quelques liens pour terminer :

Un entretien de Bernard Werber au sujet de Google Earth (entre autres) : je trouve intéressant le conseil qu’il donne de prendre du recul par rapport au texte en général et des descriptions en particulier.

Un rappel de la loi en matière d’utilisation de lieux connus comme décor d’un roman.

Une analyse scolaire du cadre d’un roman : comment les repères géographiques peuvent être décortiqués à travers une analyse littéraire, avec un exemple sur Emile Zola, célèbre pour ses descriptions.

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8 commentaires
  1. Pour La Réelle Hauteur de Hommes, j’ai choisi l’Angleterre pour l’unique (vraiment unique) raison que Littlejohn est un blogueur professionnel et c’est plus crédible dans les pays anglo-saxons. Sinon, j’aurais pu en faire un Parisien. 🙂
    J’aime placer mes histoires dans des villes que j’aime même si je suis parfois influencée par les villes où je vis au moment où j’écris.

    Sinon, sais-tu que Forks existe en vrai de vrai ? 😉

  2. Voilà LE truc qui me pose souci ! Lieu existant ou fictif ? Moi qui n’ai guère voyagé, je ne connais pas grand chose du monde. Aussi j’ai souvent du mal avec le contexte géographique. Dans « Un marquis… » j’ai situé mon histoire en Bretagne où je n’ai jamais mis les pieds, j’ai donc évité les descriptions (que je n’aime pas d’ailleurs !) Dans mon premier roman historique j’ai situé l’intrigue dans ma région natale (que je connais à peine) en 1789. J’ai eu la chance de trouver une documentation importante sur la ville d’Amiens à cette époque, ce qui m’a beaucoup aidée. Par contre j’ai inventé les lieux dont sont originaires mes personnages principaux (Sachant que de nombreux châteaux ont disparu depuis.)
    Ce qui m’agace ce sont les gens qui en lisant un roman, ne cherchent qu’à pointer les petites erreurs commises par l’auteur. Personnellement je me fiche de savoir si la rue « machin truc » croise bien la rue « bidule » ou si tel bâtiment se situe bien à tel endroit précis. Ce qui compte c’est l’intrigue non ? Ce sont ces petits détails qui pourrissent la vie de l’écrivain !

    • Je ne pense pas que ces détails pourrissent la vie d’un écrivain, au contraire. 🙂 Quitte à parler d’une rue, autant savoir où elle se trouve, sinon pourquoi en faire mention ?
      Ça me rappelle Dan Brown dans Da Vinci Code qui s’est trompé de gare (de Lyon ? de l’Est ?) et on en avait parlé en long, en large et en travers…

  3. Oui, c’est ça, Dan Brown avait fait partir un train de St-Lazare pour une destination qui n’était pas du tout desservie par St-Lazare. Ça m’avait frappée à l’époque parce que je prenais le train tous les jours entre ma Normandie natale et Paris, alors je savais bien quelles villes de province la gare desservait! 🙂
    Et ça avait fait couler beaucoup beaucoup d’encre!
    Moi, j’aimerais bien inventer des villes, mais là où je bloque, comme toujours, c’est pour inventer… le nom de la ville! J’ai vraiment une imagination nulle pour les noms, que ce soit pour les persos ou pour les endroits!
    Par contre, j’aime ça, les endroits précis, les petits détails, aussi bien quand je lis que quand j’écris…

    • Voilà ! Je n’étais pas sûre parce qu’à l’époque où j’ai lu DVC, Paris était encore un immense labyrinthe. Ça m’a pris des années avant de comprendre le système (Montpellier est tellement plus simple !).

      • C’est clair qu’entre le RER, le métro, le train de banlieue et les grande lignes, faut savoir où aller, sinon, on se perd! Mon univers à l’époque, c’était la ligne Paris-Rouen, et le métro. Fallait pas m’en demander plus, c’était à peine si je savais aller à Gare de Lyon de St-Lazarre… 😀

  4. Je suis comme Manon, j’ai du mal à m’orienter dans l’espace. Pour « Kéram », je connaissais Romans, mais j’ai quand même dû compulser plans et guides pour décrire l’endroit de façon à peu près exacte. Le Bistrot gourmand où déjeunent Chloé et Sandrine existe réellement, j’y ai même mangé.Pour Michel et Djamila, je suis allée aux Mureaux, histoire de me plonger dans l’ambiance; Dans une nouvelle contemporaine, on peut évoquer rapidement le cadre, mais pour un roman, mieux vaut être précis.
    En historique,l’absence de documentation sur les lieux à une époque donnée est un frein; enfin, je trouve. J’ai été plusieurs fois affrontée à ce problème. Par exemple, pour mon roman viking, j’ai dû inventer des noms de lieux. Mais plus on s’éloigne dans le temps, plus il est difficile de vérifier!

  5. Même en connaissant bien un pays, une ville, ou un village on n’est jamais à l’abri d’une erreur. Et puis, qui peut se targuer d’un savoir universel ^^. Si l’on se place dans la réalité, il est néanmoins important de vérifier ses sources. Mais même en demeurant pointilleux, il peut arriver que l’on s’égare dans des lieux ou des décors. Sans compter que la géographie se renouvelle tous les jours. Changement des noms de rues, rénovations des quartiers, nouveaux tracés urbains,… C’est pourquoi lorsque je place mes héros dans un site bien défini, je veille à présenter une vue d’ensemble correcte mais j’évite de donner des détails trop précis. Je navigue généralement au quartier.

    En historique, comme le souligne Marie, suivant les lieux et les époques, il manque parfois plus ou moins d’informations. J’ai beau avoir étudié l’histoire, je considère que je n’ai aucune compétence professionnelle en la matière. Donc, lorsque j’écris dans ce cadre, j’extrapole en tachant de ne pas trop m’éloigner de la réalité, mais en sachant que j’écris avant tout un roman (romancé ou non), et non pas un livre d’histoire avec un grand H. Ceci dit, il existe tout un tas de romans fort bien documentés.

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